L'anticartogramme et ses interprétations
20.04.2010
Article

Climatosimplisme : plus de CO2, c'est moins de CO2

Patrick Poncet

Voici ce qu'on peut retenir de l'épisode éruptif islandais et de ses conséquences sur le transport aérien mondial. Écologistes naïfs, réjouissez-vous : le ciel est enfin débarrassé des avions !

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Je ne peux résister, à l'occasion de l'éruption de l'Eyjafjöll (nom simplifié et prononcable par les journalistes du volcan que ceux-ci ont au bout de trois jours renoncés à appeler, selon la première dénomination qu'ils lui avaient attribuée : "Eyjafjallakojull") , pour me réjouir de l'émission dans l'atmosphère d'une quantité probablement phénoménale de CO2 100% naturel et autres gaz à effets de serre (GES). En effet, voici un phénomène naturel qui va peut-être nous réchauffer un coup la planète avec une bien plus grande efficacité que nos petites techniques industrielles et pas naturelles que nous avions jusqu'ici à notre disposition, à savoir le transport aérien.

Enfin : tout ceci a condition que l'accroissement du CO2 soit bien à l'origine du changement climatique actuel, et que la cause anthropique soit démontrée, en particulier vis-à-vis des causes naturelles. Ma position sur le sujet suit celle qu'exposait Jacques Lévy en 2008 dans un ouvrage que nous avions coécrit avec d'autres, L'invention du Monde (Presses de Sciences po),et dont voici un extrait fort à propos (p. 291) :

" L'un des enjeux du débat public à venir sera sans doute de fromaliser une meilleure distinction entre explicitation scientifique, affirmation éthique et engagement politique.

L'exemple du transport aérien mérite qu'on s'y arrête car il exprime bien le basculement de la démarche scientifique vers des prises de position purement politiques. L'avion présente un cas particulier parmi les moyens de transport sur trois plans distincts :

1) il représente environ 3% de la production anthropique de GES, contre environ 30% pour les transports terrestres, en fait surtout l'automobile ;

2) il n'existe pas jusqu'à présent de système de propulsion alternatif aux moteurs fonctionnant au kérosène, qui puisse laisser espérer une réduction massive des émissions dans un proche avenir ;

3) en ce qui concerne les long-, et parfois moyen-courriers, il n'existe pas de substitution possible par d'autres moyens de transport.

Ces spécificités font que, jusqu'à présentn ce cas a été traité à part et n'a pas été inclus dans le protocole de Kyoto.

Or on constate que la pression sur les voyageurs pour qu'ils renoncent à l'avion et, en pratique, à tout déplacement à longue distance connaît un développement incontestable."

Suivent dans ce texte les arguments incontestables en question. Puis :

"Dans ces différents cas de figure, l'attaque frontale contre le droit à la mobilité et la légitimité du mouvement des hommes ne peut être considérée comme un aspect mineur. Si les États autoritaires, dans le passé, ont cherché à marquer leur emprise sur la société en contrôlant les allées et venues de leurs sujets, la limitation systématique de la mobilité a été caractéristique de l'ère du paroxysme de l'État."

Après évocation des régimes totalitaires ou saoudien, Lévy conclut :

"Le fait que les courant écologistes radicaux se polarisent sans raison technique convaincante sur le transport aérien long-courrier [et le low cost, favorisant les voyages] fait événement, d'autant que ces protagonistes n'expriment pas la moindre inquiétude sur les conséquences de leurs orientations en matière de valeurs et de droits, se tenant à un discours du renoncement et de la punition. La combinaison entre une rhétorique d'apparence scientifique et un message à la fois logiquement incohérent et à forte tonalité expiatoire crée un objet discursif nouveau, qui mérite d'être étudié de près".

Eh bien nous y sommes ! Les avions sont cloués au sol, et cela nous donne un petit aperçu de ce que ça pourrait donner si l'on suivait les recommandations aberrantes de quelques écologistes mal informés. L'ironie du sort fait que cette petite interruption des transports publics, une fois n'est pas coutume dans notre pays, n'est pas le fait des grèves. Enfin, pas en ce qui concerne les avions, car la SNCF est quand à elle en grève, vacances scolaires oblige. Il s'agit donc d'une cause naturelle, très écologique, qui va réduire à néant toutes les petites économies de CO2 qu'on aurait voulu nous faire faire en entravant notre mobilité aérienne transcontinentale.

Plus généralement, cet événement me semble mettre en évidence la complexité du débat sur le changement climatique, mais aussi la manière dont l'intelligence spatiale peut l'éclairer.

Certes, les climatologues les plus chevronnés peuvent s'affronter sur la question des mesure climatiques. Mais nous voyons aussi que la question des causes d'un réchauffement doit prendre en compte des phénomènes naturels qui peuvent peser lourds. Au-delà, la question de la prévision suppose de prendre en considération l'évolution des sociétés, et de leur techniques, mais aussi leurs aspirations, la place qu'y tient la mobilité, jusqu'à pouvoir être considérée comme un droit démocratique. On s'éloigne encore un peu plus de l'expertise climatique lorsqu'il s'agit de connaître le rapport des sociétés aux catastrophes, mais avant cela aux risques et encore en amont aux aléas. Deux des sociétés les plus développées du monde occupent des zones sismiques parmi les plus actives de la planète : la Californie et le Japon. Cette perception du risque, propre à chaque société, est surtout l'affaire des géographes, des sociologues et des anthorpologues. Pour aller plus loin, la question des conséquences suppose également de prendre en compte des données économiques, et donc de développement, ce qui conditionne les capacité d'adaptation aux effets locaux du changement climatique, adaptation qui n'est pas nécessairement solidaire mais peut au contraire jouer sur les différentiels de développement. Enfin, la question des solutions doit distinguer celles qui sont souhaitables d'une part, et celles qui sont possibles d'autres part. La question des possibilités mobilise toute une série d'experts, de savants, d'ingénieurs de toutes les disciplines. La question du souhaitable active quant à elle la question du politique, seule fonction à même de légitimer un choix pour faire face à un changement climatique, quelle qu'en soit sa cause. Et, en démocratie, cette fonction est soumise à des contingences électorales susceptibles de l'éloigner encore plus de la raison "climatologique" et de ses urgences.

Au bout du compte, la question du changement climatique et très majoritairement l'affaire d'autres expertises que celle des seuls climatologues, elle est pour l'essentiel une affaire de sciences sociales. Le climat est une chose trop sérieuse pour être laissée aux "climatosimplistes".

1 commentaire

Écrit par Gégé le 24/03/2011 à 14:04

Article passionnant ! Merci. Gégé

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