L'anticartogramme et ses interprétations
12.05.2010
Article

"Spacial" : la faute intelligente ou comment la manie orthographique révèle le géon français.

Patrick Poncet

François de Closets, dans un ouvrage récent, dénonce un mal français que j'appellerais l'orthographomanie. C'est une spécificité spatiale, propre à une peuple et à une langue, une illustration de la notion de géon. Mais c'est aussi un travers à combattre.

Réagir          Partager          Imprimer  

Dans son excellent ouvrage, Zéro faute. L'orthographe, une passion française, publié aux Mille et une nuits, François de Closets écrit ceci, page 99 :

"Est-ce si stupide d'écrire spacial ? À l'époque, je le pensais, mais, depuis lors, je me suis livré à un calcul logique. Sur le plan de la phonétique tout d'abord, faut-il suivre bestial, qui fait entendre le t ou spécial qui fait entendre la lettre c ? À l'évidence, spatial se prononce comme spécial et pas comme bestial. Il devrait donc prendre un c et pas un t. Poussons le scrupule jusqu'à faire la recherche par analogie. Si je prends le mot société, il donne deux adjectifs, social ou sociétal. Le t apparaît lorsqu'il se prononce. Espace, qui n'a pas de t, n'a aucune raison de mettre cette lettre dans spatial qui se prononce comme c. Cherchons par l'étymologie : nous remontons au latin spatium. Voilà l'origine du t. Fort bien, mais spatium a d'abord donné espace, et, par conséquente, a perdu son t. Pourquoi faut-il qu'il le retrouve dans spatial alors que l'on prononce spacial ? Une construction étymologique rigoureuse m'aurait donné espate conduisant à spatial dans lequel le t serait sonore. Ainsi, spatial écrit avec un t et prononcé comme un c ne répond ni à la phonétique ni à l'étymologie. C'est une absurdité, mais c'est ainsi, il faut le savoir. Entre l'ignorance de ce t et celle de la mécanique céleste, laquelle et la plus grave ?"

Si l'auteur évoque le sens intergalactique du mot spatial, on a bien compris que la question qu'il pose in fine s'applique tout aussi bien à la connaissance de l'espace des sociétés.

Le drame français est que, dans une certaine mesure, qui n'est pas négligeable, votre ignorance de l'orthographe et de ses règles arbitraires inexplicables, inintelligibles et pour tout dire inintelligentes, peut laisser penser à un interlocuteur obtus que ce que votre discours, si argumenté soit-il, ne vaut pas grand chose. L'idée — issu du cerveau reptilien — serait la suivant : quelqu'un qui fait autant de faute d'orthographe ne peut pas dire des choses intelligentes. Vue comme cela, l'absurdité est évidente, mais combien de fois n'a-t-on pas entendu tel ou tel mettre en cause la compétence de tel autre du fait que cet autre ignorait l'orthographe. Et une faute suffit, si minime soit-elle (ça donne envie de tendre des pièges aux mauvais coucheurs, souvent peu au fait des dernières évolutions orthographiques…). Vous trouverez ainsi toujours un membre d'un jury de thèse pour reprocher à l'impétrant une faute d'orthographe. Ce membre est en général celui qui n'a pas grand chose d'autre à dire sur la thèse en question, qu'il n'a en général pas lu en entier (c'est la loi du genre, qu'un calcul de temps suffit à démasquer), et, dans un nombre non négligeable de cas, qu'il n'a pas non plus comprise.

Et tout cela est bien français. François de Closets décortique dans les moindres détails ce système d'oppression normative qu'est l'orthographe, permettant à certain d'exercer un pouvoir mesquin, facile, et le plus souvent irrationnel quand à l'adéquation des moyens aux objectifs (dans la sélection à l'embauche par exemple). L'orthographomanie est un marqueur du géon français. Nulle part ailleurs dans le monde l'on peut constater une telle posture des locuteurs d'une langue vis-à-vis du respect d'une norme illégitime de sa graphie. Du peuple à l'élite, ils sont légions ceux qui courbent l'échine devant une autorité invisible, aux oukazes changeantes, et qui voudrait dicter à chacun une façon d'écrire sa langue, alors que celle-ci, comme bien commun, n'a aucune raison d'être accaparée de la sorte par qui que ce soit.

De Closets rappelle à juste titre à quel point l'orthographe a varié au cours du temps, y compris dans ses règles académiques, qui, soit dit en passant, font parfois des choix linguistiquement erronés. Il rappelle aussi que les grands textes de la littérature française n'ont aucunement été écrits selon l'orthographe actuelle. Il cite (page 62, note 1) ce bel exemple d'imbécilité académique :

"Nénuphar, venant du sanskrit, entre dans la langue française au XIIIe siècle via l'arabe ninufar comme nénufar. Et c'est par erreur et ignorance de l'étymologie que l'Académie française, en 1935, l'affuble du "ph" grec. L'erreur était si manifeste que, lorsque la question avait commencé à se poser, Marcel Proust avait refusé d'adopter la graphie "ph". Il fallut attendre 1990 pour que les règles académiques nous rendent nénufar."

Face à de tels débordements, il n'y a donc aucune raison pour que nous ne congédions pas sur le champ ces prétentieux incapables, inutiles de surcroît, et que nous ne nous réapproprions pas la graphie de notre langue, dans une perspective esthétique, artistique, littéraire, ou au contraire discrète, mais en tout cas libre. Écrivons comme cela nous semble beau. Cela ne signifie pas que l'on n'ait pas intérêt à s'approcher autant que possible d'une façon de faire commune ; cela signifie plutôt deux choses :

  • qu'on laisse libre de le faire ceux qui veulent créer de nouvelles graphies ;
  • qu'on cesse de juger, sélectionner, évaluer sur l'orthographe académique du moment ceux qui font malgré eux des fautes d'orthographe (pour autant que le sens de leur propos n'en soit pas altéré, cas particulier en définitive assez rare et qui s'associe souvent à d'autres problèmes avec la langue française).

Parce qu'elle semble toucher les individus malgré eux, parce que l'on n'imagine pas pourquoi, démarche créatrice mis-à-part, on voudrait sciemment écrire de manière fautive, la sélection sur l'orthographe me semble tout autant discriminatoire que la sélection sur la couleur de peau, la nationalité, la race, la religion, l'orientation sexuelle, etc.

Dorénavant, ce blog s'en tiendra à une position nette vis-à-vis de l'orthographe : laisser trainer quelques fautes pour éloigner les orthographomanes.

Retour