L'anticartogramme et ses interprétations
13.05.2010
Article

Le Voyage sous les mers ne mène nulle part.

Patrick Poncet

Une histoire vraie, à dormir debout entre deux eaux, ou comment, voulant voir les rues en relief, je me suis retrouvé à regarder une pâle copie d'Atlantis en 2D. Un bel exemple de serendipity.

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L'histoire commence avec une découverte. Explorant la planète à l'aide de GoogleMaps, du côté de Calais, et souhaitant activer la fonction StreetView, qui permet de se situer au niveau du sol et d'avoir un bon aperçu du paysage alentour, je tombe sur une nouvelle fonction : la possibilité de voir la scène en 3D. je me dis que cela fait partie des fonctionnalités que Google met en place sans prévenir. On n'osait même pas l'imaginer, Google l'a fait. Faut s'y faire.

Affiche américaine de L'étrange créature du lac noir

Seulement voilà, il faut, pour profiter du dispositif, des lunettes 3D, avec deux "verres" de couleur différentes, l'un bleu, l'autre rouge. Et je n'en ai pas. En fait, je n'en ai plus. Car oui, il fut un temps où je possédais cet objet curieux, à l'usage plus que limité. Je me rappelle en effet ma première paire de lunette 3D, qu'enfant j'avais récupéré dans Télé 7 jours, à l'occasion de la diffusion dans La dernière séance d'un film en relief : L'étrange créature du lac noir. C'était le 19 octobre 1982, et j'avais obtenu le droit de regarder la télévision après dîner pour l'occasion.

Affiche française de l'étrange créature du lac noir

Cela-dit, ces lunettes-ci, je les ai perdues de vue depuis longtemps. Entre temps, j'ai récupéré des lunettes opaques pour les éclipses, mais ça n'est d'aucune utilité pour ma préoccupation du moment.

Face à GoogleMaps, je pensais en fait à d'autres lunettes pour voir en relief, qui devaient traîner dans un livre acheté quelques années auparavant dans un dutyfree d'aéroport, de retour de vacances avec des amis étudiants (c'est du moins ce dont je me souviens, mais autant j'ai un bon sens de l'orientation, autant je suis incapable de me repérer dans le passé). Ce livre était une sorte d'hybride entre le kamasutra et un roman-photo. On pouvait y admirer en relief des couples en plein ébats sexuels, ceci grace à une paire de lunettes bicolores.

Malheureusement, impossible de remettre la main sur cet ouvrage. Même à la cave. Me voilà donc devant mon écran, sans lunettes, et me posant la question de savoir comment m'en procurer. C'est que l'arme n'est pas en vente libre. Après hésitations, je file au bout de quelques jours à la Fnac, avec pour objectif de voir si, par hasard, puisqu'ils vendent des DVD, ils ne vendraient pas aussi des lunettes 3D. L'intuition n'était pas mauvaise. À ceci près que j'ai dû me résoudre à acheter le DVD d'un film en relief, les lunettes n'étant pas vendues séparément.

En la matière, pas grand choix. Soit Voyage au centre de la terre, soit Voyage sous les mers.

La série B me poursuivant, je me dis que le documentaire pourra toujours m'apprendre quelque chose, au moins sur le genre (le rappelant mes travaux de thèse), et il est moins cher.

De retour chez moi, j'ouvre la boite du DVD : les lunettes sont bien bicolores, mais vertes et magenta au lieu de bleu et rouge. A priori, ça ne devrait pas fonctionner, mais je décide quand même d'essayer. Et là, c'est le pompon : Google a supprimé la version 3D de StreetView. Ça reviendra sans doute, mais je me retrouve avec mes lunettes inutiles sur les bras.

En ce jour d'Ascension, puisqu'il n'y a rien à faire contre les jours fériés, je me résous, la mort dans l'âme, à visionner ce documentaire en 3D. Je suis seul chez moi, personne ne peut me voir avec ces lunettes ridicules, je m'installe, je lance le DVD.

C'est un désastre. Le relief est imperceptible. Et en plus, l'image est terne. J'interromps le visionnage au bout de 5 minutes pour changer de DVD et passer à la version en 2D. Les images ne sont cette fois pas beaucoup plus plates, mais les couleurs sont bien mieux rendues, et le film est regardable.

Enfin... c'est beaucoup dire. Disons qu'il est bien plus regardable en 2D qu'en 3D. C'est peut-être que le propre du paysage sous-marin c'est que, justement, il ne présente que bien peu de plans, succeptibles de faire jouer à plein l'effet de relief. Les camaramen sous-marin sont en effet placés en général assez loin de leur sujet, lui même occupant de ce fait une faible profondeur de champs, et le plus souvent sur un "fond" bleu uniforme, ou peu s'en faut. Bref, il n'y a sans doute pas grand intérêt à produire des films sous-marins en 3D, sauf si l'on est capable de rendre correctement sur une télévision des reliefs faibles (c'est sans doute bien plus spectaculaire dans une salle IMAX), ou bien de filmer les choses au beau milieu d'un banc de squales.

Toujours est-il qu'au plan esthétique ce film n'est pas vraiment autre chose qu'un mauvais remake d'Atlantis (1991), de Luc Besson, aux images sous-marines superbes, rehaussées par une musique créative et surprenante de son complice Éric Serra. Là, même affiche, la tortue en plus.

affiche atlantis

Car s'il est effectivement question d'un voyage sous les mers, c'est que le spectateur est supposé suivre celui d'une jeune tortue femelle qui traverse l'océan pour aller pondre ses œufs sur une plage à 7000 km de là où on la rencontre. Ma déception fut grande, car il ne s'agit en fait nullement d'un documentaire, comme ces documentaires animaliers que présentait dans mon enfance Marylise de la Grange, le mercredi après-midi, lors d'une émission qui s'intitulait Les animaux du monde et dont le générique est passé à la postérité avec Casimir, Goldorak et Capitaine Flam. Le Voyage sous les mers est en effet une simple suite de belles images, sans aucune visée pédagogique, sans aucune ambition d'expliquer avec un peu de scientificité ce que l'on nous montre. Au mieux, il s'agit de curiosités de la nature, comme ces deux poissons qui débarrassent une méduse de ses parasites et qui pour cela se glissent sous sa corole, comme le garçons sous les jupes des filles. Sauf que cette belle image est un peu décalée, car ça serait plutôt les enfants dans les jupes de leurs mères qu'il faudrait évoquer, le commentaire que nous débite Marion Cotillard d'une voix mièvre ne nous apprenant qu'une chose : cette dernière fait très bien la voix de la tortue.

Plus étrange encore, dans ce Voyage, la tortue nous balade de récifs en récifs, de mers en mers, mais avec cette particularité de ne jamais nous dire où nous sommes exactement (il faut lire le dossier de presse pour avoir une carte des lieux de tournage). Nous nageons dans le géotype subaquatique. Pas le moindre géons à l'horizon. Aucun lieu n'est cité autrement que sous un terme générique : récif, pleine mer, plage...

La scène ne se passe donc nulle part, c'est-à-dire partout.

Si le film n'est pas outrancièrement alarmiste comme le furent les Home et autres torrents d'écolocatastrophisme filmographique ces derniers mois, il n'échappe pas à l'évolution du genre documentaire sur la Nature. En une trentaine d'années, on est passé de films rares, courts, difficiles à tourner, prenant le temps d'expliquer sur un ton professoral les fonctionnements subtiles de d'un écosystème localisé, en général le Serengety ou le Ngorongoro, à des avalanches de belles images servant d'illustration évidente aux niaiseries simplistes — voire aux contre-vérités — que débite une bande son au ton ampoulé ou mièvre — au choix, annonçant l'apocalypse pour la toussaint, promettant disparitions et engloutissements "si l'on continue comme ça". Le voyage sous les mers, dessin animé plus que film de propagande écologiste, est sans doute un bel exploit cinématographique, avec l'ambition assez saine de sensibiliser les enfants à l'éthologie des espèces marines, via la personnification de notre amie la tortue enceinte. Comme maman.

Mais ce film s'inscrit aussi dans cette tendance à dégéographiser, à déspatialiser les problématiques de façon à mieux faire passer l'idée, souvent fausse, qu'il serait en fait question de problèmes mondiaux, engageant l'avenir de la planète, sans même se préoccuper de celui de l'humanité dans un premier temps. Sans profondeur de champ, scientifiquement allégé et ainsi dénué de géographie, ce Voyage sous les mers ne nous mène malheureusement nulle part.

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