L'anticartogramme et ses interprétations
14.05.2010
Article

Take care !

Giorgia Ceriani Sebregondi

Dans nos sociétés vieillissantes, inquiètes de la grève des ventres qui se répand parmi les femmes occidentales et de la dette faramineuse qui grève les finances publiques, la question du care refait surface, comme un vieux serpent de mer réactivant la dialectique entre individu et Etat. Et si on changeait de perspective ?

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Déclencheur n° 1 : j’ai entendu Martine Aubry nous parler du care comme nouveau projet de société porté par le parti socialiste, suivi d’une kyrielle d’émissions sur le sujet (dont Du Grain à moudre sur France Culture).

Déclencheur n° 2 : ce matin j’ai trouvé porte close devant l’école (publique) de mon fils, qui avait décidé de faire le pont, tout comme le centre aéré (municipal) qui ne voulait pas être en reste.

Déclencheur n° 3 : je suis enceinte de six mois. Et maman d’un petit garçon de 4 ans (et demi, il y tient). Et je travaille (beaucoup). Et j’ai lu Elisabeth Badinter (pas seulement son dernier pamphlet, mais son essai sur l’histoire de l’amour maternel entre les 17e et 20e siècles).

Ni une ni deux, les quelques neurones encore libres de mon cerveau (ceux qui ne sont pas déjà surbookés à commander la fabrication d’un bébé, à faire tourner la maisonnée, à me permettre de faire mon travail de chef de projet, etc.) se sont attaqués vigoureusement à la question. Comme ils trempouillent dans la géographie depuis trop longtemps, ma réaction première a bien sûr été : «le care, le soin des autres, ça se passe où ?»

Et là, ô comble de la surprise, il existe bien une géographie du care, à toutes les échelles, bien présente derrière les considérations socio-fémino-politico-économiques et totalement a-spatiales, que l’on entend sur le sujet.

Une géographie intraurbaine : comment expliquer autrement le changement brusque et circonscrit de la composition démographique de la population de St Germain en Laye (uniquement près des transports en commun et dans les parcs) entre 8h00 et 17h00 ? Toutes ces femmes à la peau noire, que l’on voit apparaître d’un coup ne vivent pas dans la commune, elles en occupent l’espace à des heures précises et pour une fonction spécifique : prendre soin des enfants des familles résidantes, qui, elles, vont travailler ailleurs. Et ce n’est là qu’un exemple parmi d’autres de ces réseaux métropolitains d’échange, qui mêlent temporairement des populations de quartiers autrement parfaitement distants et distincts. Fut un en temps, cela se jouait à l’échelle d’un immeuble (le 6e étage, celui des chambres de bonnes), désormais, c’est à l’échelle de la métropole, ce qui ne facilite pas la vie des personnes concernées d’ailleurs, en rallongeant les temps de trajet et donc de travail-absence. 

Une géographie régionale et nationale : dans un pays où les logiques de concentration spatiale l’emportent largement sur les logiques de dispersion, donc sur le principe d’égalité territoriale républicaine qui a régi la géographie nationale jusqu’ici, le care en vient à se placer dans les interstices. Face aux dynamiques de fusion et relocalisation des principaux centres de service (comme la future géographie hospitalière), les travailleurs du care opèrent une sorte de remplissage capillaire du vide, en apportant du soin à domicile dans les lieux non centraux. On pourrait même se demander si la logique du care, limitée généralement au soin à la personne fragile, ne pourrait pas être élargie à l’échelle sociétale du soin aux individus « qui le valent bien ». Après tout, le fait que d’autres personnes, venues d’ailleurs, prennent en charge les besognes les plus dures et les moins bien payées, pour permettre à une société toute entière de se tourner vers la tertiarisation supérieure et les emplois de bureau, n’est-il pas une manière d’appliquer le soin à un autre niveau ? Le care comme émancipation des femmes vis-à-vis du travail domestique et du soin familial (enfants et vieux) mais aussi comme émancipation de toute une société vis-à-vis des professions indispensables mais peu épanouissantes.

Une géographie transnationale aussi : la chaîne du care ne s’arrête évidemment pas aux frontières de la ville ou du pays. Chaque femme ou homme migrant qui vient prendre le relais du soin dans les pays occidentaux se repose lui aussi sur d’autres pour prendre soin des siens. À cette nuance près que la chaîne est souvent beaucoup plus longue, puisque les « fragiles » restent dans le pays d’origine, souvent à des milliers de kilomètres voire dans la sphère de l’inaccessible pour ceux des migrants qui n’ont pas les papiers en règle pour voyager.

Une géographie migratoire enfin : si le care a été conçu comme une sorte de spécificité féminine, la réalité montre que ce n’est pas un « truc de femmes » mais le truc de certaines filières migratoires. Les Ivoiriennes dans la capitale par exemple, ou les Philippines en Italie, ou encore par les Polonaises en Espagne. Ces femmes occupent un créneau économique, comme d’autres ont occupé celui de a conciergerie ou de l’agriculture, sans qu’il n’y ait rien de très féminin là-dedans. D’ailleurs, les regroupements familiaux ayant fait venir des hommes, certains ont progressivement occupé ces mêmes postes (notamment les Philippins), dans une logique essentiellement économique. Ce qui résout d’ailleurs assez largement le problème du professionnalisme de ces « caristes » non spécialisés et non diplômés. C’est la logique du marché qui les sélectionne et pas celle de l’instinct plus ou moins maternisant : dans un contexte de sélection concurrentielle plutôt sévère, les bons trouvent du travail et les mauvais non. La formation se fait peut-être sur le tas mais la hiérarchie de niveau existe bel et bien. Et on peut d’ailleurs imaginer aisément que les chaînes transnationales du care soient d’immenses écoles de puériculture-senioriculture, où les élèves d’aujourd’hui dans les pays d’origine seront les migrants expérimentés de demain chez nous.

Et alors me direz-vous ? Alors, le care comporte donc une dimension de plus. Et, comme disent les anglo-saxons, parfois « more is different » : cette dimension spatiale supplémentaire change en fait la nature du problème. Il ne s’agit pas seulement de répondre à la question du financement des retraites ou du travail des femmes ou encore de la dette de la sécurité sociale, mais de s’interroger sur le modèle de société auquel fait écho la question du care.

Est-ce qu’on part du principe que l’on va rester dans la dynamique actuelle, confiant le care à des individus, dans la sphère privée, et sur la base de logiques migratoires se développant à long terme ? Avec tout ce que cela comporte de questions et de tensions, tant du point de vue de la gestion de l’altérité portée jusque dans les familles par la présence des migrants, que du point de vue les profondes inégalités sociales entérinées par ce système : entre familles (et entre femmes) ayant les moyens ou pas de financer une externalisation du care et entre sociétés ayant les moyens ou pas de se tourner vers une tertiarisation supérieure. Un tel scénario «au fil de l’eau» tendrait à diminuer encore l’offre publique de soin (pour les plus jeunes comme pour les seniors) au profit des réseaux privés et autogérés, plus ou moins légaux d’ailleurs, vu leur coût exorbitant.

On pourrait y voir certains avantages (au-delà des gains évidents pour les caisses de l’Etat), comme le fait de mettre les enfants dans une situation de diversité culturelle dès leur plus jeune âge et de continuer à reculer l’horizon d’altérité des plus âgés, histoire de vivre dans une société Benetton. Sauf que la relation de service personnel qui régit ce rapport à l’Autre, qui n’est pas un citadin lambda côtoyé dans la rue ou employé de la crèche municipale mais un fournisseur attitré de soins entérinant un ordre social et spatial bien précis, n’est probablement pas le meilleur moyen de produire de la mixité dans nos sociétés contemporaines.

Bien plus qu’on ne le dit, la question du care pose celle du rapport social et spatial à l’Autre : quelle est la place de la médiation publique (par les lieux publics, par les institutions, par la norme partagée, etc.) dans ce rapport à l’altérité sous toutes ses formes ? Doit-on confier au care privatisé le soin de combler les vides laissés par les évolutions territoriales actuelles, favorisant la polarisation en réseaux au détriment de la continuité et homogénéité territoriales qui ont présidé à la gestion de la France jusqu’ici ? L’arbre du care doit-il forcément cacher la forêt de solutions intermédiaires de proximité que la société est à même de produire pour prendre soin des citoyens, tout en ne les enfermant dans une dichotomie stérilisante entre responsabilité individuelle et assistance étatique ?

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