L'anticartogramme et ses interprétations
04.06.2010
Article

L'emplacement, l'emplacement, l'emplacement

Giorgia Ceriani Sebregondi

Quand le capital spatial devient crucial ou comment comprendre certains choix, qui paraissent économiquement et socialement irrationnels.
L'histoire d'une aide au logement qui a failli tourner à l'aigre. 

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Tout commence dans une association du 18e arrondissement à Paris, dont les bénévoles se mobilisent pour tenter de procurer des logements décents aux personnes vivant dans des conditions de très grande précarité (foyers, chambres d'hôtel, etc.). Leur action passe par deux voies parallèles : aider les personnes concernées à monter des dossiers de demande de logement social et suivre les dossiers pour essayer d'en accélérer la procédure ; faire du lobbying auprès des propriétaires privés pour essayer de les convaincre de louer des appartements à l'association, qui y loge des personnes en difficulté, en garantissant la réalisation des travaux de rénovation et d'entretien gratuitement et le paiement du loyer rubis sur ongle. Comme on peut l'imaginer, les offres sont rares et les temps d'attente très longs, d'autant plus que les personnes concernées ont souvent des situations de grande précarité générale, parfois sans papiers, souvent sans emploi.

Un jour, l'association est parvenue à récupérer un F2 en grande banlieue sud, à Choisy le Roi. Il ne s'agit pas d'un logement dans une grande barre, mais d'une maison de ville divisée en plusieurs appartements, pas très loin du RER, dans une zone plutôt résidentielle.

Les candidats potentiels sont nombreux et les places sont chères... Le comité de l'association se réunit et examine les dossiers soigneusement, afin de sélectionner le l'heureux élu. Finalement, une mère de famille célibataire, avec deux enfants dont un adolescent, est choisie pour quitter la chambre d'hôtel miteuse et affreusement chère qu'elle occupe et prendre ce nouveau départ. Enfin, ça c'était le plan.

À leur très grande surprise, la femme est venue visiter l'appartement et a finalement décliné l'offre. Par la suite, d'autres familles ont été approchées sans plus de succès, et ce n'est qu'au bout de plusieurs semaines que le logement a finalement pu être attribué. Les membres de l'association ont été assez ébranlés par les différents refus essuyés, alors que le lieu proposé leur semblait propre, bien entretenu, grand et dans un quartier avenant. Etait-ce à dire que les gens qu'ils s'échinent à aider n'en n'ont pas tellement besoin ? Comment pouvaient-ils refuser une main tendue alors qu'ils étaient dans une telle situation de détresse ? Leur système de valeurs était-il à ce point en ruine qu'ils n'étaient plus capables de reconnaître une opportunité et de la saisir ?

Alors ils ont posé des questions, mené l'enquête, cherché à comprendre. Et ils ont découvert un fait auquel ils n'avaient jamais pensé : à côté du problème économique (payer le loyer) et du problème social (vivre dans des conditions décentes), il y a un problème spatial, qui finit par primer sur tout le reste. Ou plutôt un problème de capital spatial, qui prend d'autant plus d'importance que les capitaux économiques et sociaux de ces personnes sont extrêmement bas.

L'appartement de Choisy le Roi a été refusé par plusieurs familles, souvent des femmes seules avec enfants, pour une raison majeure : il est loin de Paris, dans une zone résidentielle, c'est-à-dire dans un double éloignement, vis-à-vis du centre et vis-à-vis des voisins. Or, quand on ne travaille que sporadiquement, à des horaires décalés (ménages notamment),le fait de pouvoir compter sur un réseau de voisins et voisines pour s'occuper des enfants est absolument crucial. De même, quand on n'a pas de travail fixe et qu'on est amené(e) à prendre des missions d'intérim dans des lieux divers et souvent très éloignés, le fait de ne pas habiter Paris est un véritable handicap car tous les transports vers la banlieue passent et repartent de là : s'en éloigner ne ferait qu'ajouter de la distance de trajet, donc du coût et du temps.

Enfin, c'est la fameuse serendipity qui a joué en faveur du centre-ville et contre Choisy le Roi : les occasions, les opportunités, les portes qui s'ouvrent de manière inattendue, bref, le heureux hasard, c'est bien au centre-ville qu'il y en a le plus. Et ces personnes vivent essentiellement de ce type d'opportunités, à saisir quand elles se présentent, pour parvenir à boucler la journée ou la semaine. Aller s'exiler en grande banlieue, dans un système spatial fondé au contraire sur la programmation et le contrôle des rencontres et des événements, serait un non sens par rapport à leur logique de fonctionnement.

Finalement, quand on y réfléchit et que l'on compare avec d'autres situations de précarité, comme celle des primo migrants (ceux qui viennent d'arriver), on comprend bien le mécanisme, qui est en fait une pratique assez répandue. Faute d'avoir un autre capital que spatial, ils se concentrent au centre, là où ils peuvent l'exploiter au maximum. C'est seulement quand les premières réussites arrivent, et que le capital spatial est progressivement converti en capital économique et social, que les migrants quittent les zones centrales pour les périphéries. Les lieux centraux dans lesquels ils s'installent en arrivant finissent par fonctionner comme des espaces transitionnels, dont la population se renouvelle régulièrement à mesure que de nouveaux migrants arrivent et que les plus anciens avancent dans leur parcours géobiographique. Seuls les "échecs" ou les figures de proue faisant office de passeurs restent dans ces espaces, faute de pouvoir les quitter ou parce qu'elles y ont trouvé aussi une raison d'être sociale et économique.

Finalement, la misère, c'est mieux au centre...

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