L'anticartogramme et ses interprétations
05.06.2010
Billet

Multi-tasking, simultanéitude : la lutte des tâches !

Marc Dumont

Le monde demain n'est assurément pas celui d'une lutte des places, mais toujours et davantage celui de la lutte des tâches, d'une lutte contre l'assignation des places (des lieux) que l'assignation des tâches aurait comme nécessairement à impliquer. Il faut répondre au défi qu'elle pose ; penser la simultanéitude des espaces urbains est une première piste.

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Aménager, contrôler, réguler l'espace public, cet objet qui, tel un diable en boite, reste toujours aussi insaisissable, reste pourtant toujours une même obsession des institutions publiques, en France.
Après les raves, les regroupements dans les cages d'escalier, voilà venu le tour des happy hours Facebook. Rien de bien nouveau : l'espace reste d'abord du mouvement, ce mouvement moteur et condition d’existence des sociétés, subtile alchimie de distances et jamais réductible à un secteur de place urbaine physique -  il n'y a plus que de policées forces d'intervention pour le penser.
Pourtant c'est en de tous autres lieux (professionnels, éducatifs) que la question brûlante et jamais résolue de l'espace public se pose à nouveau sous sa dimension la plus cruciale : celle de penser et d'aménager les espaces de la fluidité sociale.
Pointons donc de manière éparpillée quelques uns des enjeux spatiaux du multi-tasking dont on sait qu'il est par ailleurs décrié par des conceptions souvent assez conservatrice de l’inventivité humaine. Il y a bientôt cinquante ans, les géographes avaient formulé sous une intéressante formule -  la dissociation ou non-coincidence des espaces de vie - une idée simple correspondant aux mutations en cours qu'ils observaient : on ne travaillait, vivait, s'amusait, circulait, plus sur un seul et même lieu.

Mais on semble encore avoir bien du mal à intégrer que cette redistribution des cartes de l'habiter se soit désormais décalée et venue se lover à l'intérieur même de l'individu et des lieux. Non pas dans une classique « polyfonctionnalité » (des sites), mais plutôt multi-synchronie qui peuvent y être engagées par chaque individus. Il y a de l’habiter polytopique, mais il y a aussi des habiters multi-synchroniques (gérer plusieurs systèmes de distances en simultané).

Deux lieux de la lutte des tâches.

Prenons l'exemple des espaces éducatifs et d'enseignement, domaine dans lequel les collectivités et institutions ont bien du mal, encore, à intégrer l'idée, par exemple, qu'une « salle multimédia » est un concept désuet qui n'a plus aucun, mais alors plus aucun sens. J’ai vu il y a quelques années, la destabilisation profonde des concepteurs, gestionnaires et pédagogues des locaux de ce type aussi bien dans les écoles que les résidences pour jeunes travailleurs, face à l’irruption de l’internet mobile : voilà un exemple illustratif d’une conception in-durable de l’espace habité, d’espace inflexibles dont l’ultime inflexibilité reste davantage celle de leur institutions plus que de leurs murs.

Oui, parce que ce sont bien les enseignants qui dénoncent aussi par ailleurs l'usage des portables en cours  : pourquoi les élève écrivent-ils des SMS en même temps que le cours ? Ils interdisent donc aussi l'utilisation de tout netbook : les élèves sont en cours, pour faire du cours, et rien d'autre que du cours. Il est pourtant très réducteur de considérer ces élèves ou étudiants comme des paresseux dissolus alors même qu'ils sont par ailleurs très exigeants sur la mise à disposition des cours en ligne…On ne s'égarera pas à avancer d’hypothèses malheureuses quant au contenu peut-être par ailleurs soporifique de ces mêmes « cours ».
Non, en réalité, se retrancher derrière cette inflexibilité (et les hypothétiques conséquences perverses sur les capacités de concentration liées au multi-tasking), c'est s'aveugler sur le phénomène essentiel vers lequel ces jeunes les interpellent : ce qu’ils remettent en question, c'est surtout leur assignation à un lieu sur un temps précis pour une tâche spécifique unique, qui leur est insupportable. Certaines universités l'ont compris d'autres non, certaines développent des cours d'une heure voire des séquences  20 minutes maximum, d'autres vivent dans l'ancien régime des 5h de cours non-stop de préférence. Certains enseignants assurent des suivis de travaux dirigés en chat vers 16h ou 21h suivant les semaines, d’autres imposent une assistance obligatoire chaque semaine à des travaux dirigés le lundi matin à 8h moins le quart précise ou le vendredi de 19 à 21h30 en province (en France).
Inutile de détailler la même illustration dans le domaine professionnel où la rédaction de multiples tâches durant une réunion (téléphoner, écrire des mails) est toujours considérée comme une perturbation, un désintérêt massif et rarement comme des activités complémentaires, synchroniques.

Probablement le monde demain n'est assurément pas celui d'une lutte des places, mais toujours et davantage celui de la lutte des tâches, d'une lutte contre l'assignation des places (des lieux) que l'assignation des tâches aurait comme nécessairement à impliquer.

Revenons donc à l'espace public...pourquoi dès lors son existence et sa vitalité se posent-elles à nouveau de manière aussi vive ? Parce que l'intense dispatching des territoires vécus ne se situe plus uniquement au niveau des lieux les uns au regard des autres, mais travaille les lieux de l'intérieur ; le multi-tasking s’y est aussi invité : on veut pouvoir faire ce qu'on veut, où on veut, avec qui on veut, quand on veut mais surtout autant de choses que l’on veut à autant que l’on veut – et le tout, en même temps et en (un) même lieu. Tels ces cadres qui, sur la plage de Lisbonne, pianottent sur leur netbook en visio-conférence professionnelle.

Chaque individu est devenu son propre DJ (et non uniquement son créateur de compilations). Or, cela, tant les institutions publiques que les gestionnaires privés en ont encore trop peur parce qu’ils conçoivent d’abord des sites inertes à grands coups de règles, avant de concevoir (les distances) des individus et d’ajuster leurs distances en lieux.

Simultanéitude, vertu spatiale !

L'espace public rejoue cela, il doit tout permettre, tout en même temps, tout le temps, pour n'importe qui : il est lui-même un « n'importe où » à la différence qu’il l’est à un moment précis. Localisé donc parce qu’auparavant inlocalisable.L’espace public est dès lors de plus en plus, nulle part : il est donc partout où tout peut se passer en même temps. Il est le lieu de la simultanéité, le moment de manifestation de la similitude – un monde commun apparaît – le lieu possible de l’être-ensemble, donc.

La simultanéitude est une vertu spatiale (une puissance, une force) : la capacité d'un lieu à "encaisser le choc" de la du couple simultanéité/similitude, et donc, une option entre deux attitudes : soit la rejetter, soit l'accepter en fabriquant des espaces plus plastiquess, élastiques, flexibles, qui résiste au choc et durent, donc !

Au lieu d’inventer du commun avec les frasque de l’ancien commun (identité nationale) penser les condition de cette simultanéitude, c’est aussi considérer que ce commun a sans cesse à se réinventer, dans la liaison/déliaison, dans la fluidité qui est autant recoupement que différence. La simultanéitude est cette attitude étonnamment politique d’agrégats sociaux qui réinventent, le temps d’un lieu (et souvent pas plus), du commun. Un lien social et politique fluide et pourtant probablement pas moins porteur de pérennité : ce sont les plus grandes rigidités (et fixisme) en matière de lien et de communauté politique, qui ont en réalité été les conceptions les moins durables de la vie politique. Rien de pire qu’une identité politique imposée, conventionnée et non-motivée. Des happy hours en passant par les rassemblement de quartiers ou par les guerrillas garden, on sait par ailleurs la grande défiance entretenue vis-à-vis de toute spontanéité en général (regroupements, rassemblements spontanés…) : cédant à l’émotion, à l’éphémère (comme si l’éphémère était antagonique par définition de la profondeur !) celle-ci est décriée par la froide rationalité de la « raison politique ». Reste à prouver que la raison démocratique ait plus de continuité, de force et de profondeur que la relation de spontanéité sporadique…
Travailler à la simultanéitude, sur la compétence politique des espaces communs, c’est donc aussi entrer, par la question des distances, dans une dimension fondamentale de l’organisation des sociétés. 

Parce qu’une ville inflexible, est aussi une ville morte.

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