L'anticartogramme et ses interprétations
08.02.2011
Article

Antigéographie

L'anticartogramme et ses interprétations

Patrick Poncet

«Antigéographie» est une expression forte pour une idée qui n’est pas anodine : les évolutions épistémologiques et théoriques de la géographie contemporaine tendent à laisser de côté certains aspects de la dimension spatiale du social, des aspects qui, «en face» de la géographie du visible, des évidences, des discours proclamés ou des identités revendiquées, se développent dans la discrétion et la furtivité des réseaux.

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«Antigéographie» est une expression forte pour une idée qui n’est pas anodine : les évolutions épistémologiques et théoriques de la géographie contemporaine tendent à laisser de côté certains aspects de la dimension spatiale du social, des aspects qui, «en face» de la géographie du visible, des évidences, des discours proclamés ou des identités revendiquées, se développent dans la discrétion et la furtivité des réseaux. «Anti» est ainsi une manière d’évoquer la face cachée de la géographie, celle qui rassembles les logiques relationnelles qui unissent les lieux sans pour autant s’incarner dans des dispositifs matériels pérennes et faciles à observer.

Voulant éclairer cette dimension de l’espace, cet article trouve son origine dans la conjonction de trois sources cognitives :

  • La réalisation et l’analyse d’un objet cartographique nouveau : les anticartogrammes.
  • Une analyse critique et une réflexion théorique sur le problème de la prise en compte de la réticularité par la théorie géographique.
  • Une perspective épistémologique sur les évolutions récentes de la géographie, en particulier celles initiées par l’œuvre de J. Lévy.

Ce triple éclairage se veut donc un moyen de traiter, sans pour autant épuiser le sujet, une problématique qui pourrait s'énoncer ainsi : pour avoir une compréhensions plus aboutie et utile de l’espace des sociétés, ne faut-il pas reconnaître que nos outils cognitif, scientifiques ou technologiques, ne nous en montre qu’une partie «visible», et qu’il est tant, au plan conceptuel comme technique, d’essayer de saisir ce qui jusqu’alors a souvent échappé aux géographies : l’antigéographie, sorte d’antimatière pour la théorie de l’espace des sociétés.

Cette formulation quelque peu abstraite est une tentative pour penser ensemble à la fois la géographie classiques des choses instituées, des objets matériels, des territoires et de leur frontières, des limites administratives, et une autre géographie, on pourrait dire une «géographie des énergies», des empreintes, des traces, des flux ténus qui tiennent ensembles les lieux de la société, à la matérialité faible, ou en tout cas, qui ne peut se réduire à l’étude d’infrastructures de transports ou de transmissions, voire à la mesure de flux d’objets ou d’information.

Nous apportons successivement des éléments de réponses dans quatre registres distincts, mais qui, pris ensemble forment un tout cohérent.

Dans un premier temps, nous présentons et étudions un objet issu d’une technologie cartographique innovante : l’anticartogramme. Prolongeant la voie ouverte par la technique des cartogrammes dont on rappelle longuement les fondements théoriques et les principes d’application, ces nouvelles cartographies, appliquées aux cas français et nord-américain, sont une entrée en matière la la révélation — au sens photographique du terme — de l’antigéographie.

Ensuite, à la fois comme prolongement de la première partie mais aussi comme propos autonome, nous abordons la question de la sémiologie cartographique des anticartogrammes. Plus qu’un propos technique à l’attention des cartographes professionnels, il s’agit là d’une réflexions sur les moyens de représentation dont dispose le géographe pour visualiser les espaces qu’il conçoit, aussi abstraits soient-ils. Une maîtrise de la mise en image qui vise non seulement un but de transmission du savoir, de communication, mais qui concerne aussi son élaboration, pour autant que la maîtrise du langage et des représentations  conditionne de la qualité de la pensée et fixe même le limites de son développement.

Dans un troisième temps, nous nous appuyons sur la théorie des anticartogramme pour esquisser à grands traits les cadres d’une «théorie générale de la géographie», terme qui n’a d’autre valeur ici que de pointer un objectif cognitif précis : l’unification dans un corpus théorique des différentes approches théoriques de l’espace des sociétés.

Enfin, nous conclurons notre propos par quelques considération de nature plus épistémologiques, en tentant de situer nos réflexions théoriques dans une perspectives plus générale sur l’évolution de la géographie comme science sociale.

L’anticartogramme

Rappel sur les cartogrammes

Anamorphose et cartogramme

Un cartogramme est d’abord une carte, et il se lit comme telle : une information, plus ou moins complexe, est figurée sur la base de localisations dans un référentiel donné que l’on nomme «fond de carte».

Dans la cartographie «classique», le fond de carte est une carte qui reproduit les localisations physiques d’un certain nombre de lieux de référence, ces lieux pouvant être des points du globe, des territoires bornés, de grandes régions, des réseaux, etc.

La carte proprement dite présente la caractéristique de choisir un point de vue zénithal, et donc d’offrir une vue en plan d’un espace, annulant de ce fait les effets de perspective et la hiérarchisation en plans successifs (premier plan, second plan, etc.) de l’information représentée, contrairement à la vue paysagère notamment. Dans la pratique, cet idéal cartographique n’est que partiellement respecté, du fait de la nécessité de représenter sur une surface plane (une feuille de papier ou un écran par exemple) la surface courbe de la sphère terrestre. Les cartes présentent donc des localisations inexactes, issues d’une transformation mathématique des coordonnées des lieux que l’on nomme «projection». Les globes respectent quant à eux beaucoup plus fidèlement les localisations — à ceci près qu’ils simplifient la forme du globe terrestre en une sphère, alors qu’il n’est pas exactement sphérique —, au prix d’une impossibilité de saisir l’entièreté de l’espace terrestre d’un seul coup d’œil, mais tout au plus un peu moins de sa moitié.

La correspondance entre localisation sur le fond de carte et localisation physique est donc fonction du type de projection choisi, le choix répondant à des critères variés, comme par exemple la volonté de pouvoir mesurer sur la carte des angles pour déterminer un cap de navigation ou, plutôt, de privilégier la comparaison des aires des zones géographiques, sans pour autant chercher à reproduire la forme générale des territoires.

Ainsi, tout fond de carte «classique» présente des localisations de lieux de repérage qui différent de leur localisation réelle par la combinaison de deux transformations successives : celle qui consiste à simplifier la forme de terre — le géoïde — en un  une forme géométrique proche d’une sphère — sphéroïde — d’une part , et celle ensuite qui consiste à «mettre à plat» ce sphéroïde par une projection pertinente pour l’objectif de représentation cartographique visé.

Le fond de carte d’un cartogramme ajoute une étape supplémentaire à ce travail de construction du fond de carte, en opérant une transformation appelée «anamorphose». Celle-ci modifie la localisation des lieux de repérage en fonction d’une information quelconque, et en générale pertinente par rapport à la carte que l’on souhaite dresser.

Par exemple, les cartogrammes les plus couramment produits déforment les unités spatiales du fond de carte (les communes en France par exemple) en fonction de leur population. On grossit ainsi les territoires peuplés, et on «écrase» les territoires peu peuplés.

Le fond de carte ainsi produit est souvent appelé «anamorphose» ou «carte en anamorphose», et il peut être lu comme une carte par différence avec les formes générales de la carte de départ — dite «euclidienne». Il est de plus en plus courant de voir ainsi des cartes en anamorphose qui représentent une variable économique, le PIB des pays par exemple, qui, en déformant considérablement les contours du planisphère, donne une idée générale des inégalités de production à l’échelle mondiale.

La lecture de ce type de carte est bien entendu conditionnée à la capacité du lecteur à comparer et à évaluer la déformation. Déformation qui n’est en outre que relative à la carte de départ, elle-même empreinte de la déformation due à la projection. Les cartes en anamorphose ne sont donc véritablement utiles que dans la mesure où la «carte de référence» est bien connue, relevant quasiment d’un acquis culturel, et à condition que les déformations soient importantes et nettement localisables.

Le coup de génie des cartogrammes

Les cartogramme exploitent le principe des cartes en anamorphose mais en relativise le défaut que l’on vient d’expliquer. Ceci car l’anamorphose est, pour le cartogramme, le fond de carte, c’est-à-dire un contexte cartographique induisant une interprétation de la carte, mais pas une carte à exploiter directement [Cartes 1].

L’exemple le plus illustratif du «coup de génie» des cartogrammes est sans doute celui des cartogrammes électoraux [ex. Andrieu et Lévy, 2007 ; et à propos de la votation sur les minarets en Suisse en 2009 : Chavinier et Lévy, 2009]. Leur principe est simple : l’anamorphose est fondé sur le nombre d’électeur des circonscriptions électorales. En admettant — ce qui n’est pas absolument le cas en pratique pour des raisons techniques — que chaque circonscription soit grossie et rapetissée en proportion exacte de son nombre d’électeurs, le fond de carte ainsi construit représente précisément la répartition spatiale de l’électorat.

Le principe du cartogramme est alors de dresser une carte en plages de couleurs des résultats électoraux, circonscription par circonscription. Mettons que deux camps s’affrontent, et que la couleur de chaque circonscription soit celle du camp gagnant, si le résultat à l’échelle nationale est une égalité parfaite (autant de voix pour chaque camp), alors le cartogramme devrait présenter la même superficie colorée d’une couleur que de l’autre. Si, en revanche, le vote est fortement lié au caractère urbain des circonscriptions, si les villes regroupent l’essentiel de la population alors la teinte dominante du cartogramme sera celle des circonscriptions urbaines.

Une tel cartogramme permet de rendre fidèlement le résultat d’un vote, contrairement à une carte «euclidienne» classique. En effet, sur une carte euclidienne, l’essentielle de la surface de la carte est composé de communes non-urbaines ou peu urbaines, et peu peuplées. Les centres urbains, denses par définition, y occupent peu de place. En conséquence, le vote urbain y est visuellement sous représenté, et le vote «rural» au contraire surreprésenté. Pour faire simple : par construction une carte électorale classique donne l’impression visuelle que le résultat du vote rural est celui qui domine à l’échelle du pays tout entier.

Dans la pratique, les situations ne sont pas aussi tranchées, du fait par exemple que la géographie   électorale n’est pas strictement liée à l’urbanité des électeurs, mais qu’elle est encore pour une part affectée par des logique régionales. L’ouest de la France est ainsi moins porté vers le vote tribunitien (extrême gauche et extrême droite) que l’est [Andrieu et Lévy, 2007].

Mais cet archétype illustre toutefois le principe fondamental des cartogrammes, qui est de choisir un fond de carte adapté au sujet de la carte. Par voie de conséquence, le développement des cartogrammes fait sauter deux verrous cartographiques importants : 

  • il affirme que le fond de carte ne peux se réduire à l’imitation d’une géographie réelle de positions physique de lieux ; 
  • il intègre le fond de carte dans les paramètres sur lesquels doit jouer le cartographe, et dont il est responsable, un choix qui ne se résume pas à celui d’une projection plus ou moins «connue» ou «jolie».

La carte euclidienne comme cartogramme particulier

Si elle repousse d’un cran la complexité de la conception cartographique, la théorie des cartogrammes est aussi une théorie plus générale de la cartographie. Les cartes euclidiennes classiques ne sont en définitive qu’un cas particulier, un cartogramme particulier pour lequel le fond en anamorphose est déformé selon la superficie des unités spatiales.

Même si, en pratique, une telle déformation théorique n’a aucune incidence concrète et ne change pas le fond de carte euclidien classique — sauf si on parle de la superficie totale habitée, sommant les superficie des étages d’immeubles —, c’est ainsi qu’il faut envisager une carte classique : comme un cartogramme «selon» la superficie.

Présenter ainsi une carte classique permet de souligner que, pour la problématique de la carte en construction, la superficie des unités spatiales est un référent pertinent à deux titres :

  • quant aux «poids visuels» qu’il donne d’emblée aux entités spatiales ;
  • quant aux formes et donc aux localisations, et in fine aux possibilités de repérage sur la carte.

Concernant le premier point, la question est similaire à celle posée dans le cas de la cartographie électorale. Il s’agit avant tout de faire un choix qui ne soit pas contreproductif au strict plan cartographique, et qui permette d’éliminer ou de réduire un biais risquant d’obérer la qualité de l’image finale. Les critères de décisions sont assez simples à déterminer : chaque partie du plan de la carte figure l’unité à laquelle est «appliquée» l’information cartographiée, et il faut mettre en adéquation cette information avec le fond de carte. Pour des données électorales, concernant le vote d’électeurs, afin de pouvoir lire la carte globalement il faut donc que chaque «parcelle» du fond de carte représente des électeurs, et non des territoires, dont le poids électoral serait fonction de leur superficie. Dans ce dernier cas, le choix d’une carte classique ne permet alors pas de tirer de la carte le résultat global de l’élection. En revanche, elle permet en général de bien apprécier les nuances du vote dans les grandes circonscriptions, souvent peu peuplées, en pratique le vote périurbain et rural.

Le second point ouvre un débat moins technique au premier abord. Il pose la question du rôle des références et de la cultures cartographiques et géographiques dans la lecture et l’interprétation cartographique. Si, pour inventer les cartogrammes, il fallait sans doute être motivé par l’objectif de suppression du «biais euclidien», et par la volonté  de maîtriser coûte que coûte le poids visuel des entités spatiales, ce fut aussi un moment de la cartographie où l’on a mis entre parenthèse la question du repérage. C’était oublier qu’il est au fondement de l’interprétation cartographique, puisqu’il introduit dans l’analyse la notion de «géon», c’est-à-dire d’espace singulier ; en d’autres termes le «nom propre» des lieux. C’est bien parce que le fond de carte rappelle un espace connu que l’on peut conduire une analyse qui aille au-delà de constats tautologiques du genre : les dialectes occidentaux sont surreprésentés à l’ouest du territoire. Énoncé qui n’est pas autre chose qu’une paraphrase de la carte (les termes est ou ouest peuvent être remplacés par gauche ou droite de la carte), mais qui ne constitue en aucun cas une lecture ou une interprétation géographique. Le commentaire d’une carte n’est pas sa description, comme on décrirait un tableau à une personne aveugle. C’est bien au contraire la capacité d’énoncer les termes d’un rapport entre une forme graphique et une réalité spatiale (sociale ou non).

Maintenant que les cartogrammes ont gagné une place légitime dans la cartographie institutionnelle, il faut donc bien admettre qu’ils présentent une déformation des cartes classiques, celles qui sont dans les esprits des lecteurs et constituent une référence durable et partagée. S’il faut donc assumer cette déformation, le véritable enjeu est le sens et la valeur qu’on lui donne. C’est une déformation bénéfique et utile, et non une dénaturation ou une mauvaise représentation de la réalité géographique.

Au-delà, se pose la question en peu plus polémique de la pérennité du référent euclidien dans les images cartographiques mentales.

La distance et ses métriques

Voir les cartes classiques comme des cartogrammes selon la superficie c’est en fait minimiser un choix plus fondamental, celui de la distance euclidienne comme fondement des localisations.

En effet, la superficie dont il est question n’est jamais que la mise en deux dimensions — on pourrait dire le «surfaçage» — de la géographie réelle, qui se mesure en termes de distances entre les composants de l’espace étudié.

Pour fixer les idées et passer du concept abstrait d’espace à une manière de le «saisir» concrètement, il suffit de dire que l’espace d’un problème est décrit pas la matrice des distances entre les différents composants qui entrent en jeu dans la problématique traitée. 

 

Tab. 1 • L’espace euclidien du problème X, concernant les lieux A,B,C et D, disposés en carré : une matrice de distances

KM

Lieu A

Lieu B

Lieu C

Lieu D

Lieu A

0

10

14,14

10

Lieu B

10

0

10

14,14

Lieu C

14,14

10

0

10

Lieu D

10

14,14

10

0

 

Tab. 2 • Un espace non-euclidien du problème X, concernant les lieux A,B,C et D, disposés en carré avec un réseau routier en X : une matrice de distances

KM

Lieu A

Lieu B

Lieu C

Lieu D

Lieu A

0

14,14

14,14

14,14

Lieu B

14,14

0

14,14

14,14

Lieu C

14,14

14,14

0

14,14

Lieu D

14,14

14,14

14,14

0

 

Dans l’exemple schématique de 4 villes disposées en carré, si la matrice des distances mesurées à vol d’oiseau décrit un espace euclidien, ce n’est pas le cas si on mesure la distance entre les villes en considérant que la distance opérationnelle entre elles suit le tracé des diagonales du carré, qui représentent par exemple des routes se croisant au centre du carré. Selon cette approche, si en termes de positions absolues certaines villes sont plus proches les unes des autres que d’autres (celles occupant les angles opposés du carré), les villes sont «en réalité» équidistantes les unes des autres dès lors qu’on considère la distance réelle des pratiques de déplacement par la route, selon un réseau routier en X.

On pourrait aller plus loin dans l’analyse, en décrivant l’espace de la mobilité entre ces 4 villes à un moment donné, lorsque les flux convergent vers la ville A par exemple. Les effets de congestion routière conduisent à constater des temps de parcours différents selon le sens de circulation, et donc à une matrice des distances dissymétrique. La règle euclidienne de la symétrie de la distance (AB = BA) n’est pas respectée. 

Tab. 3 • Un espace non-euclidien du problème X, concernant les lieux A,B,C et D, disposés en carré avec un réseau routier en X à une heure de trafic concentré vers le lieu A : une matrice de distances

Minutes

Lieu A

Lieu B

Lieu C

Lieu D

Lieu A

0

20

20

20

Lieu B

40

0

20

20

Lieu C

40

20

0

20

Lieu D

40

20

20

0

 

Mais l’infraction la plus évidente de l’espace géographique aux règles euclidiennes est sans doute les effets de hiérarchisation des réseaux, qui violent le principe de l’inégalité triangulaire — dans un triangle ABC, AB+BC≥AC. Cette tendance à accroître la rapidité de circulation le long de certains segments d’un réseau conduit à des trajets indirects plus rapides que les trajets directs : AB+BC < AC.

Tab. 4 • Un espace non-euclidien du problème X, concernant les lieux A,B,C et D, disposés en carré avec un réseau routier exhaustif comprenant une voie rapide reliant A à B et A à D : une matrice de distances

Minutes

Lieu A

Lieu B

Lieu C

Lieu D

Lieu A

0

5

15

5

Lieu B

5

0

10

15

Lieu C

15

10

0

10

Lieu D

5

15

10

0

 

Au-delà des illustrations schématiques, l’idée sous-jacente à l’invention des cartogrammes est une critique de la pertinence d’une géographie exclusivement fondée sur la distance et la géométrie euclidiennes. Pour autant que la géographie soit la science sociale qui étudie ce que font les sociétés de la distance, il est nécessaire de prendre acte que l’essentiel de la géographie n’est compréhensible que si l’on mesure correctement les distances, et cela conduit à des mesures non conventionnelles, non euclidiennes.

En termes cartographiques, cela conduit à relativiser les cartes euclidiennes, cartogrammes fondés sur la superficie euclidienne. Au mieux, ces cartes sont des approximations raisonnables de la réalité géographiques, valables pour aborder certaines problématiques. On comprend en effet assez facilement que les relations interurbaines au sein d’une plaine dotée d’un réseau routier dense et peu hiérarchisé puissent être approchées sous cet angle. Du moins tant que l’on se contente de mesurer des grandeurs étroitement liées à la distance euclidienne, comme la consommation de carburant, la quantité de bitume nécessaire à la réfection des routes, la quantité de peinture nécessaire au marquages au sol, un longueur de fils électriques ou de canalisations, etc. En revanche, l’approximation commence à perdre de sa pertinence dès lors que l’on cherche à évaluer des grandeurs économiques telles que le coût du trajet en transports publics s’il est fonction de la fréquentation du tronçon par exemple, ou même, à l’inverse, subventionné pour «égaliser» l’interaccessibilité au sein d’un territoire.

Les cartogrammes ne sont donc pas, dans leur principe, qu’une branche de la cartographie utile à des usages ciblés. C’est une manière de théoriser plus avant et de manière plus générale ce qu’est la cartographie, en raccrochant la théorie de la cartographie à la théorie de la géographie. Dès lors que la carte figure un espace en dessinant une image dont les composants sont à une certaine distance les uns des autres, il importe d’expliciter et de maîtriser le passage de cette distance «dans la réalité» à la distance «sur la carte».

Dans le cas de la cartographie classique, cette conversion est, à la question de la projection près, une simple homothétie réductrice : la carte est un modèle réduit des positions matérielles des  lieux figurés. Les cartogrammes sont une manière de sortir de cette solution unique et définitive pour entrer dans une cartographie plus réflexive et moins reflex.

Les limites du cartogramme et la pragmatique cartographique

La démonstration du caractère universel de l’approche cartogrammatique, n’implique pas que les cartogrammes, dans leur diversité, puissent devenir un standard de la cartographie ou produire des images de référence partagées. Bien au contraire, la carte euclidienne, cartogramme particulier, restera sans doute la norme cartographique.

Les cartogrammes selon des variables «sociales»  souffrent en effet de trois défauts majeurs :

  • leur inconstance dans le temps
  • leur dépendance statistique
  • la technicité de leur production

Ce qui est un avantage pour coller aux problématiques sociales, en particulier le fait d’introduire le temps dans le fond de carte, en choisissant par exemple une anamorphose selon la population à une date donnée, apparaît comme un inconvénient dès lors que l’on souhaite diffuser une image simple d’un espace familier. Toutefois, cet inconvénient est amoindri dans le cas des cartogrammes selon la population, car l’inertie des structures de peuplement est souvent importante et produit des cartogrammes variant peu et lentement.

Il n’en va cependant pas de même pour tous les cartogrammes dont l’anamorphose se fonde sur des variables statistiques connaissant des variations fortes et rapides. À moins de différentiels très importants, qui structurent très nettement les déformations de l’anamorphose et «stabilisent» de fait le cartogramme, ceux-ci sont en général trop variables pour pouvoir servir de base à une image culturellement partagée.

La dépendance des cartogrammes aux statistiques est un autre obstacle à la fixation de ces images cartographiques. Dans le cas des cartes euclidiennes, plusieurs images, très différentes, peuvent être produites en changeant de projection. Et l’expérience prouve que seules deux ou trois projections nous sont familières et permettent un repérage facile. Mais les projections centrées ailleurs que sur le Golfe de Guinée, ou présentant les continents dans une orientation inhabituelle ne sont ni très utilisées (produites), ni très diffusée (acceptées). La faible variété des images cartographiques standards, malgré un grand nombre de projections possibles, laisse penser que la variété potentielle des cartogrammes ne sera jamais reproduite dans la production cartographique «normale».

Enfin, difficulté découlant des précédentes : les cartogrammes ne sont pas faciles à produire, et requiert l’usage d’un ordinateur et de logiciels spécialisés, peu diffusés et encore difficiles à utiliser.

D’autres critiques peuvent être adressées aux cartogrammes, et leur confection nécessite une certaine maîtrise technique. On pourra en particulier signaler la sensibilité des cartogrammes à la régularité du maillage des unités spatiales et à la taille des mailles par exemple. Si bien qu’à l’échelle mondiale, le cartogramme des pays selon leur population produit des déformations gênantes, respectant très mal la répartition très inégale de la population en Chine par exemple. À cette échelle, il faut donc s’appuyer sur le maillage plus fin et pLus régulier des régions et provinces infra-étatiques, ce qui peut poser des problèmes de disponibilité ou de fiabilité de sources statistiques.

L’idée d’un cartogramme inversé

Le fondement de la démarche

Par «anti», il ne faut pas seulement comprendre «contre», comme une opposition. Ou sinon, une opposition à une vision borgne de la géographie. L’idée d’un anticartogramme est avant tout celle d’une géographie dont la théorie suppose et articule deux approches complémentaires. Le préfixe «anti» doit être considéré dans tous ses sens, et en particulier dans celui qui signifie le contraire, l’opposé, l’inverse. L’antigéographie, ça rappelle aussi l’antimatière, voire l’antiportrait. C’est aussi, pour parler géons, Antiparos, le nom d’une petite île à quelques encablures de celle de Paros, dans les Cyclades, en mer Égée. Anti, c’est en face.

L’idée fondatrice de l’anticartogramme est ainsi de révéler une géographie complémentaire de celle que montre le cartogramme. Et pour composer ce diptyque cartographique, pile et face, l’idéal est que l’anamorphose du cartogramme porte sur la même variable, ou plus généralement la même information. Si le cartogramme selon la population conduit à pondérer chaque unité spatiale par sa population, l’anticartogramme devrait tendre à l’effet inverse : réduire la taille des unités spatiales très peuplées, et grossir les communes peu peuplées. Sur ce type d’anticartogramme, le vide doit être exagéré. 

Nous verrons plus loin quels sont les fondements théoriques que cette approche peut trouver dans la théorie géographique. Ceux-ci ne nous paraîtront que plus évidents une fois construit un anticartogramme archétypique, par induction.

La mise en pratique par la fonction inverse de la population

Pour représenter des phénomènes sociaux qui concernent au premier plan les individus, ou qui résultent de leurs pratiques, on admet qu’un cartogramme selon la population convient assez bien dans la plupart des cas. On peut considérer comme archétypique ce type de cartogramme. Dès lors, l’anticartogramme correspondant doit également se fonder sur la population des unités spatiales.

Techniquement, plusieurs solutions sont envisageables en vue d’inverser l’ordre de classement des unités spatiales. Mais il est assez séduisant de retenir l’approche la plus simple : la fonction inverse. Fonder l’anamorphose sur l’inverse de la population permet de conserver des données strictement positives d’autant plus proches de 0 que l’unité est peuplée, et inférieure ou égale à 1 (égale pour une unité spatiale comptant un habitant). La non-linéarité de la fonction inverse présente également la caractéristique d’amortir les différences entre les communes les plus peuplées et d’accentuer celles entre les communes les moins peuplées, ce qui ne présente pas d’inconvénient.

À l’échelle d’un pays, l’anticartogramme construit sur la base d’une anamorphose selon l’inverse de la population réduit ainsi quasiment à des points les centres des agglomérations, et grossi à l’inverse les régions rurales. Mais au-delà de ce principe, l’application concrète à une territoire comme celui de la France, à l'échelon communal, fait ressortir des structures spatiales, tout comme le fait le cartogramme.

Pour mieux visualiser ces structures, on peut se contenter de dresser le cartogramme et l’anticartogramme de la densité de population (représentée en plages de couleurs), en considérant cette grandeur comme le marqueur de la centralité urbaine, et, par extension et selon une approximation peu risquée à cette échelle, comme un marqueur de l’urbanité en général.

L’anticartogramme des communes françaises

Les filaments de l’urbanité

Ceux qui ont l’habitude de produire des cartogrammes savent que, pour un pays comme la France, celui que l’on construit selon la population donne une image juxtaposant des formes globulaires. Comme si l’on avait posé une loupe sur chacune des grandes villes françaises. Entre ces nodules, s'immisce une sorte de tissu interstitiel étiré, comme écrasé par les masses urbaines, isolées les unes des autres.

Ce qui frappe à l’inverse sur l’anticartogramme, ce sont des structures filamenteuses, qui ne sont pas sans rappeler l’image d’un réseau neuronal. Par endroits, l’enchevêtrement de ces linéaments compose une nappe à la coloration nuancée, mais où persiste une sorte d’orientation [Cartes 2,  3, 4, 5].

Ces filaments semblent converger vers des points, qui correspondent aux communes les plus denses, c’est-à-dire, sauf exceptions et artéfacts, les communes centrales des agglomérations. Selon le cas, ces filaments partent en étoile à partir des centres, ou bien ils se concentrent pour composer un nombre limité de faisceaux principaux, souvent deux ou trois, orientés selon des directions bien définies, en général vers un pôle urbain voisin.

C’est ainsi l’image d’un réseau que révèle l’anticartogramme.

Les vastes horizons

Contrairement à ce que montre un cartogramme «classique» de la population, sur l’anticartogramme les unités spatiales grossies ne composent pas systématiquement des ensembles au formes arrondies ou globulaires. Si c’est le cas pour certaines régions du territoire français, des vides enserrés par une maille du filet urbain (cas des Landes ou du centre de la Bretagne par exemple), les espaces vides sont plutôt assez nettement chaînés les uns aux autres pour former un continuum peu entrecoupé, correspondant à ce qu’une expression entrée dans le langage courant désigne comme la «diagonale du vide».

Mais cet ensemble apparaît plus étendu, et, mis-à-part quelques vallées urbanisées mais assez étroites, le «trou noir» français s’étire des confins nord-orientaux du territoire national aux espaces alpins méridionaux d’un côté, aux Pyrénées du centre et de l’est d’un autre, en passant par le Limousin et le sud du massif central ; sans oublier la Corse.

Les liserés côtiers

Un troisième ensemble de structures repérables sur l’anticartogramme correspond aux bandes côtières urbanisées, que figurent un liseré continu ou quasi-continu, en plusieurs endroits du littoral. Il s’agit bien entendu de la côté méditerranéenne, mais aussi du littoral breton, picard, basque, du Pas de Calais (et Nord littoral), de la basse Normandie, et pour partie de la Corse.

Dans ces ensembles, ce qui frappe le plus est sans doute le caractère continu de ces liserés, présentant par ailleurs des arrières pays souvent vides (montagneux ou ruraux).

Les grands ensembles du territoires français

Le premier partage, à grande échelle, que met en évidence cet anticartogramme distingue assez nettement une France de l’ouest et une France de l’est, au moins dans les deux tiers septentrionaux du territoire. Au sud, la distinction entre les «midis» est un peu moins nette, à cause de l’effet de chaînage qui apparait entre Bordeaux, Toulouse et le littoral languedocien.

Mais ce découpage premier est surtout le fait de la séparation par de grands espaces vides : montagnes et espace rural soit de grandes cultures, soit en déprise. Des Ardennes au Limousin une écharpe de déserts ceint la France septentrionale, alors que les espaces peuplés des «suds» s’insinuent entres les Alpes du Sud, les grands causes, les Pyrénées, et dans une certaine mesure la forêt landaise.

Ce qui ressort «en positif» sur la carte ce sont en revanche des ensembles de taille plus restreinte, ou du moins mieux délimités et aux formes suffisamment nettes pour qu’ils puissent être individualisés.

Le système parisien en étoile apparaît ainsi clairement. D’une certaine manière, c’est la carte du «Grand Paris». On en perçoit en particulier les confins, mais aussi les liaisons avec les autres grands systèmes urbains comme celui de la région lilloise.

Le second grand système régional après Paris est celui de la région lyonnaise, un «grand Lyon» qui s’étend de Clermont-Ferrand à Genève, saisissant  l’ensemble des vallées des Alpes du Nord. Ses relations de continuité au sud semblent ténues ; alors qu’au nord une continuité inégale et en nappe suggère une influence diffuse dans la plaine de la Saône.

À un second niveau dans la hiérarchie de ces grands ensembles, on trouve le système lillois et le système alsacien. Sorte de continuum urbain étendu sur plusieurs agglomérations, ils forment chacun un espace bien nettement délimité. En leur sein, on note peu de variations, si ce n’est entre un «noyau dur» (Strasbourg et Lille) et des des centres de second rang (Haut-Rhin et littoral du Nord-Pas-de-Calais).

L’anticartogramme distingue ensuite une série d'archipels secondaires et isolés, plus ou moins nettement centrés sur une agglomération. On identifie très bien la duopole Metz-Nancy, Toulouse, mais aussi, tout aussi nettes : Caen et la Gascogne (autour de Pau).

Ces archipels sont assez distincts d’autres systèmes, qui prennent plutôt l’allure d’axes de pénétration, à partir du littoral atlantique. Bordeaux et Nantes sont dans ce cas, avec une urbanisation plus diffuse autour de Nantes, tête de pont du système de pénétration ligérien — incluant le Mans — dont on voit les prolongements au-delà d’Orléans, jusque dans le centre de la France. Mais c’est aussi le cas, plus spécifiquement encore, des petites structures entre ces deux grands pôles, les axes La Rochelle-Niort-Poitiers et Rochefort-Saintes-Cognac-Angoulême-Limoges. À partir de l’aire urbaine Bordelaise, incluant Arcachon, on remarque deux axes pénétrants, l’un rejoignant Brive et Tulle, par Périgueux ou Bergerac, l’autre, rejoignant Agen par la Garonne, pour faire ensuite la jonction avec le système toulousain.

Enfin, l’anticartogramme permet d’identifier le peuplement littoral, et en particulier sa continuité et ses relations avec l’arrière-pays. Le tracé des littoraux méditerranéens est évident, mais la Bretagne est aussi à ranger dans cette catégorie, l’agglomération de Rennes faisant exception dans  une région très littoralisée. Dans une certaine mesure, Rennes se «comprend» mieux comme un point structurant d’un l’axe pénétrant Nantes-St-Malo que comme capitale Bretonne.

D’autres structures sont observables à des échelles plus fines, en particulier autour des grands vides du territoires, sur les marges occidentales du Massif central par exemple.

Les nouvelles situations des villes

Si l’on superpose l’anticartogramme au fond euclidien, de décalages intéressants apparaissent. Ils sont très nombreux, mais deux ensembles de décalages méritent plus particulièrement d’être soulignés.

D’une part, c’est une remise en cause visuellement évidente de la «centralité» des villes du «centre» de la France. Si Châteaurooux pouvait se croire centrale en France car proche du centre géométrique du pays, l’anticartogramme montre son décalage vers l’ouest, et son rapprochement de l’archipel urbain des villes du «Grand Ouest». Mais Châteauroux n’apparait dans cet ensemble que comme une lointaine périphérie, poste avancé de la civilisation, dernière station avant la traversé du Grand Désert central français.

D’autre part, cette périphérisation de villes du centre de la France n’est que le pendant d’une logique plus général de littoralisation du peuplement occidental du pays. Si la structure du peuplement à l’est n’est pas très différente sur la carte euclidienne et sur l’anticartogramme, strucuturée par de gros centres urbains, le tissu beaucoup plus dense et moins lacunaire de petites villes dans l’ouest du pays se traduit sur l’anticartogramme par un «écrasement» global qui inscrit l’urbanisation dans une bande littorale dont la limite orientale peut être tracé grosso modo entre Caen et Pau. L’anticartogramme révèle ainsi cartographiquement un mouvement repéré depuis quelques années maintenant de littoralisation croissante de la population sur la façade atlantique du pays.

Bilan de l’anticartogramme

Ce que nous montre l’anticartogramme est avant tout une structure du peuplement, qui peut être interprétée sous deux angles complémentaires : comme l’héritage d’un mouvement historique de très longue durée, engageant la fonction conservatoire des sociétés humaines d’une part ; un système spatial contemporain d’actualisation de ces localisations d’autre part, en continu et au quotidien.

Par sa conformité avec ce qu’on sait des relations entre les villes françaises, l’anticartogramme semble donc réveler un système complet de relations entre les lieux de l’espace national. Cette hypothèse, que nous examinerons sous un angle théorique, est d’autant plus intéressante qu’elle repose sur la représentation d’une information simple : la population des communes. Ainsi, quand le cartogramme tendrait à mettre en évidence les grandes masses sociales, l’anticartogramme révèlerait pour sa part les relations qu’elles entretiennent.

Pour renforcer cette hypothèse, Il est tentant de voir dans quelle mesure cette relations de complémentarité se retrouve dans des cartographies à d’autres échelles, continentale par exemple, à partir des contés américains.

L’anticartogramme des comtés américains

Une géographie connue

Le lieu n’est pas ici de commenter en détail des anticartogrammes particuliers. Mais nous pouvons prendre l’exemple des comtés américains pour évaluer la performance cartographique de l’anticartogramme selon la population quand il est construit à partir d’unités spatiales beaucoup plus vastes que les communes françaises, et sur des étendues de taille continentale. [Cartes 7, 8, 9, 11]

L’allure de l’anticartogramme américain est étonnante. Une sorte d’escargot. Quatre grands ensembles se détachent : la moitié droite, de la côte est aux états de la rive droite du Mississipi ; au centre, un espace correspondant grosso-modo à celui dit des «Grandes plaines» (Dakota du nord, Dakota du sud, Nebraska, Kansas, Oklahoma, Texas) ; les oasis urbains de l’Ouest, incluant le Colorado ; la côte ouest.

Cette géographie d’ensemble est en rapport avec celle que l’on connaît pour ce pays. Mais elle précise toutefois certaines zones, comme la distinction entre la côte ouest et les oasis de son «arrière-pays», ou en distinguant de manière très marquée la bande d’états des Grandes plaines.

À une échelle plus restreinte, on retrouve également dans la partie orientale du pays certains ensembles connus. On repère ainsi très clairement cinq systèmes.

Le premier est celui de la mégalopole nord américaine, autour de NewYork, s’étendant au nord jusqu’en Nouvelle Angleterre, et au sud jusqu’à Philadelphie, avec son extension vers Whashington, et Norfolk-Portsmouth, sur la côte.

Immédiatement à l’ouest de cet ensemble, presque en continuité, on repère le bassin de Cleveland-Pittsburg, et plus largement la rive américaine du lac Erié.

On retrouve également assez facilement les deux grands centres de second rang, autour de Chicago et d’Atlanta. Pour ce dernier, il s’agit même d’un ensemble que montre assez bien l’anticartogramme : le «Sud». Celui des Sudistes de la guerre de sécession, qui forme un arc urbain le long des Appalaches, sur le versant méridional en particulier, polarisé par Atlanta et par l'archipel urbain de Caroline du nord, et sur la côte, ou l’on trouve les villes portuaires et balnéaires. On remarque aussi les villes du Sud profond de l’Alabama et de la Georgie.

Enfin, la Floride apparaît très bien dessinée par la couronne de ses villes balnéaires, selon une urbanisation quasi-continue, du moins à l’échelle du pays et selon le maillage des comtés.

Une autre structure couvre la seconde moitié occidentale de l’est du pays. C’est un espace qui inclue les vallées du Mississippi et de ses affluents immédiats. Mais ici, pas de structures d’ensemble. L’espace semble assez peu différencié, tout juste organisé par quelques capitales d’états aux noms quasi-inconnus, qui s'égrènent le long des axes routiers. C’est à peine si l’on repère l’axe du Mississippi, qui apparaît comme une frontière discrète entre sa rive gauche, sorte d’espace isotrope, et sa rive droite, où commence un domaine où les villes se font de plus en plus rares à mesure que l’on approche des rocheuses.

Les rives occidentales du Mississippi laissent ensuite la place à l’ouest à de «grands espaces» — en fait, un très petit espace, vides d’hommes et de lieux — , très peu peuplés, composé par les les Grandes plaines, mais pas les Rocheuses, ce qu’il est important de noter. Ensemble qui apparait comme bombé, dilaté par l’effet du cartogramme. On note toutefois, dans la partie centrale, un système de bande qui matérialise l’axe de traversée de ce désert humain, entre Kansas City (Missouri) ou Omaha (Nebraska) et Denver (Colorado). En somme, le renflement de l’anticartogramme concerne avant tout les espaces vides et sans villes.

Dans la partie orientale de cet ensemble, l’anticartogramme met en évidence les systèmes urbains des grandes pôles de l’intérieur tels que Salt Lake City, Albuquerque, Boise, Reno, Phoenix ou encore Spokane. Dans une certaine mesure, on pourrait associer à cet ensemble les villes texanes de la frontalières mexicaine telle qu’El Paso, alors que les villes du nord de cet état émargent plutôt à l’ensemble des villes intermédiaires des plaines.

Enfin, l’anticartogramme cartographie de manière «littérale» l’expression «côte ouest», en montrant le système de peuplement littoral californien, «soulignant» cinq ensembles : Seattle, Portland, San Francisco, Los Angeles, San Diego. Mais il est intéressant de noter que Las Vegas se trouve associé à cet ensemble, et dans une certaine mesure Phoenix également.

Changement d’échelle, mêmes propriétés

Une caractéristique du maillage des contés américain est sa relative régularité à l’est des Rocheuses, tant pour ce qui est de la forme — rectangulaire — que de la taille des mailles. Et ceci sur un continent relativement compact, presque rectangulaire. Comme on l’a vu, la qualité des cartogrammes dépend assez étroitement du maillage de départ. Dans le cas américain, nous disposons d’un exemple sans doute meilleur que le cas français pour comprendre étudier les déformations du cartogramme et de l’anticartogramme. On notera en particulier les effets de bandes qui matérialisent la distension de l’espace central des Grandes plaines, mais aussi les effets de déformation en pointe des angles des contés rectangulaires.

Les différences régionales de régularité et de forme des contés semblent conditionner du reste l’allure régionale de l’anticartogramme. On le constate en comparant pas exemple les déformations des comtés des Grandes plaines et des états de la rive droite du Mississippi, quasi-rectangulaires, à celles des contés du nord-ouest, aux contours beaucoup plus découpés et aux formes beaucoup plus rondes.

Mais au-delà de ces variations, l’anticartogramme américain semble pouvoir être interprété de la même façon que l’anticartogramme français. C’est-à-dire comme la cartographie du système de relations au sein de l’espace américain — l’espace de la société américaine —, mais aussi comme une sorte de négatif du cartogramme américain, qui donne quand à lui l’image des masses de population.

Population, peuplement, distance

Enfin, l’allure générale de l’anticartogramme américain et ses grandes subdivisions — en particulier le contraste entre Est et Ouest — semblent également rendre compte directement de la «proximité» au sein des espace régionaux du pays. L’espace comme distendu des Grandes plaines correspond bien au fait que les distances y sont grandes, et les étendues immenses. C’est là que se situe le vrai «désert américain», et non dans les grands espaces de l’Ouest au-delà des Rocheuses. Par contraste, la moitié orientale du pays semble plus compacte, un lieu de plus grande proximité globale, avec des pics de proximités dans les grands systèmes urbains que nous avons identifiés. Ce contraste peut être également observé vers la côte ouest, et, dans une certaine mesure, les villes de l’Ouest intérieur apparaissent comme un arrière-pays des villes côtières.

Ce constat semble anodin. Dans les espaces plus peuplés, les distances entre les hommes seraient moins grandes. Ce truisme est effectivement pertinent en termes de densités, dès lors que la densité traduit à peu de choses près la proximité des habitants. Mais dans le cas de l’anticartogramme, la variable utilisée est la population des unités spatiales. L’effet de l’anticartogramme serait donc  de convertir la population des lieux en une distance entre les lieux. Mais cette conversion aurait  ceci de particulier qu’elle ne serait pas directe, mais qu’elle serait le produit de l’ensemble des déformations que subit le fond de carte en fonction de la répartition de la population, des pleins et des vides. Selon cette hypothèse, l’anticartogramme est ainsi un moyen de convertir un schéma de répartition de la population en une image des différentiels régionaux de proximité.

Cette approche du rapport entre population et proximité est différente de celle qui a longtemps eu cours en géographie, et qui s’inspirait de la loi de gravitation universelle de Newton, constant que les relations entre deux lieux sont proportionnelles au produit de leurs populations et inversement proportionnelles à la distance qui les sépare. Cette loi sert souvent de cadre de modélisation pour diverses applications, et souvent de manière approximative et faute de mieux, produisant alors des résultats marginaux et décevants, faute d’être en mesure d’associer à la «masse» et à la «distance» des modalités d’évaluation pertinente par rapport aux relations que l’on souhaite étudier. Mais ceci mis-à-part, dans ce modèle on prétend donner une idée de la «proximité» par le biais de l’intensité des relations, ce qui n’est pas absurde. La différence avec l’approche anticartogrammatique est que cette équivalence est calculée pour chaque paire de lieux, souvent échantillonnés par le biais de leur statut urbain. L’anticartogamme donne quant à lui une image de la proximité qui tient compte du schéma d’ensemble du peuplement, y compris ses vides, et sans privilégier aucun lieu a priori, avec pour seul biais la trame d'échantillonnage de la population, comme par exemple un maillage communal.

Sémiologie cartogrammatique

Au-delà de ce qu’il nous montre de l’espace d’une société, l’anticartogramme est aussi l’occasion de réfléchir à la technologie cartographique elle-même, et à la dimension technique des représentations qui nous permettent de penser inductivement les spatialités.

L’anamorphose

Mode de déformation, globules et faisceaux

Les programmes informatiques qui permettent de fabriquer des cartogrammes — nous avons utilisé le logiciel ScapeToad (http://scapetoad.choros.ch) — s’appuient sur des algorithmes de déformation plus ou moins sophistiqués, plus ou moins rapides, mais visant tous le même but : que le rapport entre les aires de deux unités spatiales du cartogramme prises au hasard soit égal au rapport entre leurs populations, ou plus généralement entre les grandeurs qui fondent l’anamorphose.

Cette égalité n’est jamais réalisée parfaitement quelles que soient les unités spatiales considérées. Mais la qualité d’ensemble est le plus souvent très bonne, présentant une erreur moyenne très faible.

Pour arriver à un tel résultat, les déformations appliquées au fond de carte euclidien dilatent les unités spatiales massives — au regard de la variable d’anamorphose —, et contractent les unités spatiales de moindre importance. Sur l’anticartogramme américain, qui surpondère les espaces vide de l’Ouest, on voit bien cet effet de dilatation.   Mais également dans les espaces ruraux des grandes plaines de l’Est. EIle est moins clairement visible sur l’anticartogramme français, sur lequel on observe en revanche très bien l’effet de contraction, qui donne cette image de faisceaux urbains si nette.

Sur les cartogrammes, négatifs conceptuels des anticartogrammes, ce sont les agglomérations qui prennent la forme de globules, l’espace rural intermédiaire de la carte euclidienne prenant la forme d’un espace «interstitiel», écrasé entre les masses urbaines.

Apparemment, cartogramme et anticartogramme semblent le symétrique l’un de l’autre. À y regarder de plus près, ce n’est toutefois pas exactement le cas. En effet, dilatation et contraction ne s’appliquent pas aux mêmes types d’espaces. Sur le cartogramme, ce sont en général les espace à forte densité qui sont dilatés. Ces espaces urbains qui sont grossis, comme placés sous une loupe, se différencient en général très nettement de leurs périphéries rurales sur le critère de la densité. Il en résulte une délimitation forte entre les espaces dilatés et les espaces qui ne le sont pas. Et le fort écart de densités, correspondant à un fort écart de population, induit une très forte déformation, qui fait tendre les unités spatiales vers une forme arrondie.

Cette forme globulaire est inhérente aux algorithmes de cartogrammatique, qui se fondent sur une relation entre aire «visée» et forme résultante : le grossissement (augmentation de l’aire) passe par une dilatation qui conduit à arrondir la forme des unités spatiales ; le rapetissement (réduction de l’aire) passe par une contraction qui donne aux unités spatiales une forme étoilée.

Dans le cas de l’anticartogramme, la dilatation porte à l’inverse plutôt sur des zones de faible densité. Elles occupent sur la carte euclidienne des surfaces déjà importantes, et les déformations les plus significatives de l’anamorphose sont plutôt les effets de contractions touchant les espaces urbains. Les effets de dilatation n’ont ainsi pas tant pour effet de grossir ponctuellement des zones relativement peu étendues, comme les agglomérations, que de structurer l’ensemble de la carte en contribuant à créer des «canaux» dans lesquelles «coule» l’urbanité. Sur l’anticartogramme, les effets de dilatation ne créent pas ces formes globulaires, mais des moutonnements dans les zones de faibles densité, qui créent un effet de relief caractérisé par d’amples ondulations.

Cette différence entre cartogramme et anticartogramme est intéressante car elle témoigne du fait que le second n’est pas l’exact inverse du premier. L’association de ces deux représentations cartographiques peut donc être considérée comme une méthode d’analyse à part entière.

L’approche par la prégnance et la saillance

L’anticartogramme permet également de revenir sur les grands principes de la sémiologie cartographique. En pratique, les cartographes ont a leur disposition trois «leviers» graphiques pour construire une carte : la forme, la taille, et la couleur (nous préférons cette approche à ce celle dite des «variables visuelles»).

La forme permet de différencier des objets graphiques, qui représentent des objets géographiques. C’est par la forme que nous avons pu différencier des systèmes spatiaux de peuplement sur les anticartogrammes que nous avons analysés.

La taille permet de traduire des quantités, et plus généralement l’ampleur d’un phénomène à un endroit donné. L’exemple typique est donné par les cartes dites «en cercles proportionnels», dont les cartogrammes sont une sorte d’adaptation : dans un cartogramme la proportion est celle des unités spatiales, au lieu de concerner des formes conventionnelles régulières (des disques ou des cercles) placées sur le fond de carte.

La couleur, incluant les nuances de gris, du blanc au noir, permet soit de rendre plus ou moins visible les objets graphiques, c’est-à-dire plus ou moins «présents» visuellement, mais aussi, pour des couleurs d’intensité ou de visibilité équivalente, de marquer des différences qualitatives.

Si on laisse de côté la question de la couleur, en supposant un traitement du cartogramme et de l’anticartogramme qui neutralise son effet, ces deux types de cartes tendent à montrer que le «poids visuel» d’un objet graphique sur la carte n’est pas simplement fonction de sa taille.

Ce principe d’une relation entre taille et importance géographique est le principe fondateur des cartogrammes : on grossit ce qui compte, ce qui concerne beaucoup de monde, les lieux où se concentre la société. Ce principe est ce qui donne son utilité au cartogramme dans le cadre de la cartographie électorale. Mais dans le cas de l’anticartogramme, les structures mises en évidence sont réticulaires, filamenteuses, peu étendues, et c’est au contraire leur forme «tranchante» qui les rend visible.

On comprend donc que la visibilité sur la carte ne dépend pas seulement de la taille, mais aussi de la forme des objets graphiques que crée le cartographe. Rendre un espace visible sur la carte ne suppose pas obligatoirement de le grossir. On peut choisir de jouer sur sa forme, et sur un contraste de forme entre celle de l’objet graphique qui le représente et les autres objets du fond de carte. Le fait que les effets de globularité soient faibles sur l’anticartogramme permet d’ailleurs de ne pas compromettre l’efficacité visuelle de ces contrastes de forme, en offrant aux faisceaux urbains un fond suffisamment uniforme sur lequel ils puissent se détacher.

Ces deux voies cartographiques de la distinction spatiale — la taille d’unité compactes et globulaires et la forme d’ensembles réticulaires — ont sans doute à voir avec deux concepts importants de la géographie : la prégnance et la saillance. Ces concepts servent à décrire les rapports entre les métriques des objets géographiques. En termes moins techniques, ils permettent de dire si un objet est plus réticulaire qu’un autre, ou plus territorial qu’un autre. Et en termes plus prosaïques, à quel point un territoire englobe les réseaux qui le desservent — la prégnance —, ou, au contraire, à quel point un réseau «dépasse» du territoire — la saillance. Par exemple, pendant longtemps les voies de chemin de fer ont vu leur écartement changer d’un territoire à l’autre ; le territoire national était prégnant par rapport au réseau de chemin de fer. Inversement, les réseaux de télécommunication qui permettent à la mondialisation de se déployer au point de créer un espace mondial unifié — le Monde — sont saillants sur les territoires nationaux ; l’impuissance des lois nationales à réguler l’échange de musique via Internet en est un exemple flagrant.

La saillance et la prégnance peuvent ainsi être associés respectivement à l’anticartogramme et au cartogramme, et à la distinction cartographique entre forme et taille, mais d’autres encore : , flux et masses, anisotropies et isotropies, réseaux et territoires.

L’aspect arrondi des objets créés par le cartogramme évoque cette idée de prégnance (en anglais «pregnant» signifie «enceinte»), et montre en définitive les espaces qui sont les matrices de la société, là ou elle «a lieu» et se reproduit, là où elle s’impose, là ou se forme la territorialité et où perdurent des territoires.

À l’inverse, l’anticartogramme dessine les logiques de saillance qui parcourent l’espace. D’une certaine manière, il gomme les territoires, pour ne garder que la trame relationnelle entre les lieux. Pour employer une image, par analogie avec la physique, on pourrait dire qu’il annule l’attraction gravitationnelle des centres urbains pour montrer les flux qui s’en échappent.

Ainsi, en ne prenant pas le parti de grossir les lieux en fonction de leur contenu, leur population par exemple, l’anticartogramme ne perd pas pour autant sa capacité à montrer l’espace de la société. En ne privilégiant pas le quantitatif, il n’occulte pas pour autant les espaces urbains. Certes, il écrase et réduit à une tête d’épingle les centres des agglomérations, mais il révèle en contrepartie les rapports centres-périphéries, aux échelles suburbaines, périurbaines et interubraines. Pour dire les choses de manière lapidaire : si le cartogramme révèle une géographie quantitative, l’anticartogramme montre la géographie qualitative.

Un filtre anisotropique

Les anticartogrammes ne sont pas sans rappeler un autre type de cartes, sans anomorphose du fond, tout à fait euclidiennes, mais permettant, moyennant un algorithme de lissage, de visualiser les relations potentielles entres les centres de peuplement.

Dans ce registre, les travaux les plus aboutis sont sans doute ceux d’Hervé Le Bras [1993, chapitre 6, pp. 145-177]. Par le moyen d’un lissage elliptique, il est en mesure de recomposer, sur un fond euclidien, les lignes de force qui rapprochent et chaînent les foyers de peuplement.

Cette technique, très performante et très solidement ancrée dans des théories mathématiques pointues, présente ce qui pourrait être perçu comme un avantage, la conservation du fond euclidien classique, facilitant le repérage. Mais elle a également l’inconvénient d’introduire un calcul complexe et assez fortement dépendant du paramétrage des équations permettant d’obtenir la carte résultante.

En comparaison, le calcul de l’anamorphose de l’anticartogramme est plus simple et plus direct. Sa force réside dans le fait qu’il repose uniquement sur la population des unités spatiales, et que c’est la structure globale du peuplement qui conduit à la formation des faisceaux d’urbanité.

L’argument du fond euclidien demeure toutefois intéressant dans le but d’une divulgation des résultats que montre l’anticartogramme. Car il est indéniable que l’anamorphose, si elle est porteuse de sens est d’une analyse intéressante pour qui s'intéresse de près au sujet étudié, est aussi un obstacle évident à la lecture des anticartogammes, tant le repérage peut être rendu difficile. On est là au cœur du paradoxe didactique des cartogrammes (s.l.) : leur déformation, dont l’interprétation porte une partie de leur sens, est aussi ce qui rend difficile la communication de ce sens.

Ce n’est pas l’objet de cet article que de développer plus avant cette question, mais il faut au moins la poser : ne peut-on pas imaginer un système de report sous forme linéaire sur un fond euclidien des linéaments et des anisotropies que met au jour l’anticartogramme ?

Le traitement par la trame

Dans cet article, nous avons présenté et analyse des cartogrammes et des anticartogrammes de deux types : ceux cartographiant la densité de population en plages colorées d’une part, mais aussi ceux qui utilisent pour cela la trame des unités spatiales.

Ce second type de traitement graphique fait appel à une sémiologie originale puisqu’on ne se contente pas de figurer le maillage de manière uniforme. On joue sur l’épaisseur des traits définissant chaque maille territoriale, que l’on proportionne par classes à la densité de population de la maille elle-même. Ainsi, plus une unités spatiale est densément peuplée, plus son contour est épais [Carte 5].

Dans le cadre de ces anticartogrammes, ce mode de représentation présente l’avantage que procure les sémiologies redondantes, renforçant l’effet d’anamorphose et offrant une lecture plus claire par un repérage plus aisé et une interprétation géographique facilitée.

Une autre option sémiologique consiste sinon à colorer les mailles spatiales en fonction de leur densité, discrétisée en classes (ou en tons continus). Les deux méthodes peuvent aussi être combinées : des contours d’unités spatiales dont à la fois la couleur et la taille dépendent de la densité, ce qui donne une image cartographique très fortement structurée [Cartes 6 et 10].

D’une manière générale, ces anticartogrammes présentés sous forme d’une trame permettent de mieux faire ressortir l’anamorphose sous-jacente, en particulier les grandes ondulations induites par les zones peu peuplées. On gagne ainsi, dans certains cas, à combiner une cartographie en plages colorées avec une figuration du maillage,  redondante ou non-redondante, c’est-à-dire tenant compte ou pas de la densité par ailleurs cartographiée en plages colorées.

Les effets de frontière urbaine

Dans le cas des anticartogrammes communautaires américain, on pourra noter l’efficacité de l’anticartogramme pour mettre en évidence les phénomènes régionaux, comme la surreprésentation des Noirs dans le sud-est et l’est du pays [Cartes 12].

Cet effet s’explique assez facilement : en écrasant l’espace urbain, en le réduisant à un faisceau, l’anticartogramme efface ou du moins rend moins visible les nuances et les transitions que l’on peut observer autour des villes. Ce contraste est très net entre le nord et le sud d’Atlanta par exemple.

En seconde analyse, le même anticartogramme permet  également de visualiser la dualité de la géographie des Noirs, régionalisée dans une partie du pays, mais clairement urbaine ailleurs, Alors que la géographie des asiatiques est quant à elle beaucoup plus uniformément urbaine. D’une manière générale, les anticartogrammes renouvellent l’image cartographique de la géographie ethno-raciale des États-Unis [Cartes 12].

Le fond noir

Enfin, au plan de la sémiologie cartographique le couple cartogramme/anticartogramme ne peut pas laisser indifférent le cartographe quand au choix de la couleur de fond de la cartographie. Le préfixe «anti» n’incite-t-il à l’usage du fond noir ?

Avec l’accroissement, voire la généralisation, de la cartographie sur écran, la question de la couleur de fond se pose plus crûment qu’au temps de la cartographie imprimée sur papier. On le sait, le noir soutenu est d’un maniement difficile en imprimerie, surtout sur des papiers de mauvaise qualité comme le papier journal. Les cartes sur fond noir sont ainsi assez peu présentes dans les médias imprimés, sauf dans des éditions de très bonne qualité matérielle.

Pourtant, si le fond noir interdit le recours aux ombrages, dont nous recommandons l’usage sémiologique et non seulement décoratif, il présente des qualité esthétiques indéniables, créant des contrastes forts avec les couleurs claires comme les jaunes et les jaunes orangés, permettant de faire jouer à plein l’effet visuel de cartes employant par exemple la gamme de couleur très entendue qui va du cramoisis au jaune pâle.

L’explosion du «support écran» ajoute une paramètre dans le raisonnement : la synthèse des couleurs sur écran est additive, et non soustractive. Cela signifie que, pour produire une couleur sur un écran, on ajoute trois faisceaux de lumière d’intensités différentes, un rouge, un vert, et un bleu. Si chacun est à son intensité maximale, on obtient un blanc, et si chacun est «éteint» on obtient un noir. Par comparaison, l’imprimerie produit les couleurs par synthèse soustractive, combinant les trois couleurs primaires — cyan, magenta et jaune —, qui superposées donnent théoriquement du noir. Dans la pratique, on utilise une encre noir en imprimerie, à la fois pour renforcer les «noirs» et pour imprimer en «tons directs» (sans combinaison d’encres) les textes, le plus souvent en noir. On utilise parfois des encres complémentaires, pour mieux couvrir et reproduire le spectre des couleurs.

Une des qualités de la synthèse additive est de pouvoir reproduire un nombre beaucoup plus important de nuances dans certaines teintes, les verts en particuliers, mais aussi de produire des images beaucoup plus lumineuses, car reposant sur l’émission d’une lumière et non sur son renvoi vers l’œil du lecteur par la surface du papier couverte d’une couche plus ou moins épaisse de pigments.

Les cartogrammes semblent assez bien adaptés à l’impression sur fond blanc, du fait que ce qu’ils montrent — les noyaux urbains — couvre d’assez grandes superficies. Quant au anticartogrammes, le fond noir présente quelques avantages, dont celui de permettre de faire apparaître les faisceaux urbains à la manière d’une radiographie, comme des réseaux de lumière, dans des couleurs claires ou du moins dans les tons très lumineux que permet la synthèse additive. Les espaces vides sont ainsi figurés dans des tons sombres, proches du noir, voire carrément noir, et des nuances d’un camaïeux, bleu par exemple, peuvent traduire assez bien les densités intermédiaires, comme le seraient des tissus cartilagineux ou ligamenteux.

Mais l’usage du fond blanc pour l’anticartogramme convient également, dès lors que des couleurs assez foncées sont utilisées pour rendre suffisamment nettement les plis urbains de l’espace.

Quoi qu’il en soit, la principale difficulté graphique que présentent les anticartogramme est sans doute le rendu des liserés côtiers, quand la population littorale est concentrée sur une ligne qui figure à la fois l’urbanisation et le trait de côte. Cette contrainte, qui est aussi un objectif de mise en visibilité, incite à adopter la même teinte pour la mer et pour la classe de la plus faible densité (et le fond de page). Ce qui, au fond, est assez logique d’un point de vue géographique.

Si, en ces matières, il en va pour une part d’un jugement esthétique, voire du style du cartographe et de sa signature graphique, la paire cartogramme/anticartogramme peut en tout cas voir sa complémentarité exprimée par le choix d’une approche chromatique en postif/négatif.

Vers une théorie générale de la géographie

La troisième série d’analyses qu’inspire l’anticartogramme est d’ordre théorique. Le format de cet article ne permet pas un développement complet de cette question, mais cet inconvénient est aussi l’occasion de se forcer à une vision synthétique de la théorie géographique, de faire porter l’effort sur l’élaboration de formalismes théoriques, et, pour dire les choses clairement, l’occasion d’esquisser les concepts structurants d’une théorie générale de la géographie, science de l’espace des sociétés.

L’influence de la morphologie des théories

Masses et énergie: l’analogie physique

Cartogramme et anticartogramme selon la population — l’anamorphose selon la population pour l’un et selon l’inverse de la population pour l’autre —, révèlent deux géographies dont les images cartographiques ont chacune leur logique, et qu’il n’est pas tout à fait juste de penser seulement comme le négatif l’une de l’autre.

Une telle dualité fait immédiatement penser à d’autres schémas conceptuels, comme ceux de la physique relativiste par exemple. Comment, en effet, ne pas rapprocher le cartogramme d’une visualisation des objets géographiques par leur masse, et l’anticartogramme d’une image de leur trace énergétique ? La masse mesure, rappelons-le, l’inertie des corps, la plus ou moins grand facilité qu’il y a à les mettre en mouvement, mise en mouvement qui nécessite de l’énergie [note 1]. Masse et énergie de l’espace géographique qui pourraient ainsi s’appréhender par le biais d’une grandeur commune, la population (P), de son inverse (1/P), et que l’algorithmique des cartogrammes permettrait de mettre en évidence expérimentalement dans le cadre d’un géon, c’est-à-dire un espace singulier.

Mais on peut être tenté ensuite d’aller bien plus loin. Masse et énergie semblent sur ces cartes rimer avec territoire et réseau. On l’a dit aussi : avec prégnance et saillance. Et au bout du compte, après une série de déclinaisons conceptuelles, l’hypothèse que l’on peut défendre est la suivante : le cartogramme figure l’urbanité absolue, l’anticartogramme l’urbanité relative.

Structure des théories et épistémologie universelle

Si une théorie est faite de formalismes, et si les parallèles que nous venons de pointer sont acceptables, alors ces couples de concepts et leur relations peuvent être l’armature d’une théorie de la géographie. Mais seulement une parmi d’autre, une théorie qui choisirait comme structure des dyades conceptuelles, figurant face à face deux concepts antagonistes et complémentaires d’une part, et trouvant des équivalents dans différents registres d’analyse d’autre part.

Il est important de signaler le caractère arbitraire d’un tel formalisme théorique. Il n’est pas question de prétendre qu’une théorie, quelle qu’elle soit, quelle que soit sa discipline, ne fait qu’exprimer dans des termes définitifs ce qu’est intrinsèquement la réalité. Une théorie n’est jamais qu’un système de pensée, d’analyse et de présentation de la réalité expérimentale. Mais elle est par nature disjointe de la réalité ; elle ne découvre rien.

Cette mise au point est utile, car la matérialité du réel a souvent été ce qui a induit les concepts des théories. Le fait qu’il existe des «choses» incite souvent les penseurs à construire des théories qui expliquent le pourquoi et le comment de la réalité en se fondant sur l’existence et l’assemblage des «choses». Pourtant, cette approche a souvent posé des limites artificielles au progrès théorique, car il n’y a pas de raison a priori pour que les concepts soient issus des objets matériels. En physique, ces limites ont été clairement dépassées dès lors qu’il a fallut imaginer des objets invisibles, les atomes, puis les composants des atomes (proton, neutrons, électrons), puis des champs d’énergie et des particules en grand nombre. Le but de la physique des particules lorsqu’elle se livre à des expériences n’est plus aujourd’hui de prouver l'existence de telle ou telle particule, de l’observer comme on observerait un animal dans son milieu naturel, mais plutôt de tester la cohérence d’un système théorique à partir duquel des prédictions quantitatives sont faites quant à tel ou tel phénomène. C’est la conformité des résultats de l’expérience avec les résultats prédits qui, si ces derniers font intervenir telle ou telle particule, permet d’en vérifier l’existence, ou plutôt d’en valider l’inclusion ou l’usage dans la théorie.

En sciences sociales, la matérialité a aussi souvent contraint la pensée. Mais peut-être moins, finalement, que dans la physique, qui s’intéresse par nature et pour une bonne part à la matière. En effet, le nom même de «sciences sociales» désigne une réalité qui n’a aucune matérialité unifiée et univoque, le social, voire la sociétalité ou encore la société. Jamais personne n’a vu une société en tant que telle, d’un seul coup d’œil et en fonctionnement normal.

Dans le cas de l’urbanité, qui est sans doute le concept clé du couple cartogramme/anticartogramme, il s’agit là encore d’un concept qui n’est pas issu du monde matériel, et qui ne peut s’y réduire. La difficulté, à son sujet, est qu’il est assez facilement confondu avec la matérialité de la ville, le bâti en particulier. C’est encore plus net avec le terme urbanisation, qui signifie plus souvent le fait de construire dans des espaces non-bâtis que le fait qu’une population adopte un mode de vie urbain et que par extension son lieu de vie devienne urbain.

Le terme «ville» est lui aussi frappé de cette ambiguité, désignant, selon les publics : soit un ensemble de bâtiments, soit une idée d’organisation sociale dans l’espace. C’est souvent la vision matérialiste qui domine. Par exemple, une expression a fait florès ces dernières années : «faire la ville sur la ville». Sorte de vulgate urbanistique des maires ayant compris que la croissance urbaine est d’autant plus bénéfique au développement local qu’elle s’exerce en densification plutôt qu’en extension. Pourtant, une telle expression, énoncée par des urbanistes qui avaient le sens de la formule, trahi en fait le caractère matérialiste du concept de ville qu’elle mobilise. Vu sous un angle plus géographique, sous celui des sciences sociales, faire la ville, c’est faire de la ville, c’est à dire accroître l’urbanité d’un lieu, et donc, par définition, absorber l’essentiel de la croissance urbaine par la densification. Étendre l’emprise spatiale de la ville c’est tout simplement «ne pas faire de la ville».

L’idée selon laquelle les concepts d’une théorie ne sont pas faits pour décrire exhaustivement ce que nous voyons mais pour nous aider à comprendre les mécanismes d’un système est donc assez naturelle aux sciences sociales. L’idée qu’une théorie de la géographie puisse mobiliser des concepts «abstraits», très généraux, et que ceux-ci puissent s’assembler par paires et entretenir des relations d’équivalence est donc la marque et le résultat d’un travail de construction.

Il faut dès lors remarquer que les logiques de construction des théories peuvent elles aussi être théorisées, ou du moins rassemblées en familles, différenciées par types. La géographie théorique des cartogrammes et des anticartogrammes serait de celles qui opposent des couples de concepts. C’est un choix. La physique relativiste retient quant à elle une règle d’équivalence entre deux grandeurs, la masse et l’énergie. Dans d’autres cas, celui de la théorie urbaine telle que l’envisage l’intelligence spatiale, les concepts vont par trois. Et d’autres théories de la physique sont théoriquement envisageables.

Ces formalismes ont quelque chose d’arbitraires, et le choix de l’une ou l’autre des formes possibles est souvent le résultat d’essais et d’erreurs, de préférences, de cohérence avec des concepts existants «sur le marché» des idées, voire de style. Les théories «binaires» sont faite d’oppositions franches, faciles à comprendre et à expliquer, voire à représenter par des graphiques en deux dimensions (deux axes). Les théories «ternaires» sont plus nuancées, créent de porte-à-faux, car aucun concept ne s’oppose directement à un autre. La combinatoire des situations s’en trouve enrichie, mais est aussi plus complexe, et moins «vulgarisable».

Mais dans le choix d’un style théorique ou d’un autre, il en va parfois aussi des axiomes, c’est-à-dire des vérités premières que l’on admet, faute de pouvoir ou de vouloir — ou de ressentir le besoin — de les démontrer. En sciences sociales, ces axiomes sont le plus souvent le reflet des idéologies contemporaines de la théorie qu’ils fondent et défendues par les théoriciens du moment. C’est indépassable, il faut l’assumer.

Les rimes conceptuelles

Les rimes conceptuelles qui suivent sont une manière particulière de décrire le réel d’une part, en grandes oppositions, mais aussi d’établir des ponts entre des points de vue, d’associer préférentiellement, mais pas strictement, tel concept de telle dyade conceptuelle avec tel autre de telle autre dyade, et donc de lier conceptuellement les deux dyades en question.

Le tableau 5 est en quelque sorte une machine à idées. Il permet de jouer à un grand jeu d’associations, et ce faisant opère comme un dictionnaire minimaliste, dont on ne retiendrait dans les définitions que les synonymes, les antonymes, et les renvois. En rapprochant des termes qui émargent à des modes d’analyse ou des perspectives assez différentes, il peut faire surgir au sens propre des «rapprochements». Il sert à faire des liens, c’est-à-dire, au sens premier du terme, à faire «preuve d’intelligence».

Dans les lignes qui suivent, sont expliqués sommairement les couples de concepts ainsi réunis, chaque ligne situant chacun des couple dans un registre épistémologique dont il dépend. Pour faire écho à ce que nous disions de la dualité masse/énergie de la physique, et parce que ces termes on un sens métaphorique qui évoque assez bien deux styles d’objets bien distincts, deux modalités de descriptions du réel que l’on ne confond pas, «masse» et «énergie» sont les titres des deux colonnes du tableau.

Core concepts

Populations et Peuplement

Le fait d’arriver à ce formalisme tabulaire en provenance d’une analyse de l’anticartogramme selon la population permet de définir des concepts-noyaux (core concepts). L’idée de «population» est le point de départ et le trait d’union entre cartogramme et anticartogramme.

Comme le rappelle Hervé Le Bras [2002, chapitre 1, pp. 9-26)], le mot «population» fut d’abord un concept évoquant une dynamique (la dépopulation), puis le fait de peupler, qui a viré à un moment à l’idée de stock positif, de quantité accumulée. Cette trajectoire conceptuelle nous rappelle utilement que nous pensons avec des mots, mais renforce en même temps le point d’aboutissement : la mesure de l’ampleur d’une réalité localisée et statique.

En contrepoint de la population, on identifie le «peuplement». C’est-à-dire la situation relative de chaque unité élémentaire de population, ces unités élémentaires devant être aussi petites que possible pour obtenir l’image la plus fine et la plus nuancée possible du peuplement.

La différence d’image entre le cartogramme et l’anticartogramme est une manière de définir cartographiquement la différence entre la population et le peuplement. Et cette différence n’est pas une opposition radicale, pas plus que le cartogramme et l’anticartogramme s’oppose radicalement, on l’a vu. Car l’idée de population n’exclue pas la notion de répartition, elle la fait passer au second plan. Inversement, l’idée de peuplement ne néglige aucunement les quantités de population, mais elle insiste sur les quantités relatives et leur arrangement «dans» l’espace. Le peuplement d’une région commence par un petit contingent, et la population et bien localisée quelque part.

Environnements et voisinages

Le mot environnement est polysémique au plus haut point. C’est un avantage et un inconvénient : il peut servir à tout, et risque donc de ne servir à rien. Mais en l’associant à la notion de voisinage, et en mettant les deux termes au pluriel, on crée un couple conceptuel qui peut exprimer la dichotomie masse/énergie dans un registre mobilisant plus directement la notion de distance, c’est-à-dire plus géographique.

Dans cette acception, l’emboîtement des environnements émarge à une approche statique mais aussi synthétique des configurations géographiques, embrassant d’un seul coup l’ensemble des situations de ce qui compose l’espace. Dans une autre géographie, on aurait relié cette idée à celle d’emboîtement d’échelles, et aujourd’hui au concept d’emboîtement, une des trois interspatialités identifiées par J. Lévy — avec la cospatialité et l’interface. L’idée d’environnement sert donc à désigner une relation entre des objets telle que l’un d’eux contient les autres et sert de cadre de référence, voire de «milieu», de milieu naturel pourrait-on dire.

L’anti-environnement, ce serait alors le voisinage. Les voisinages sont une façon de saisir l’espace par les relations entre ses composant, pris deux à deux, sans jamais considérer qu’un composant contient les autres. L’analyse en termes de voisinage suppose la disjonction complète et absolue de tout ce qui compose l’espace d’un problème, et n’a aucun a priori sur la relation entre proximité physique et proximité fonctionnelle. Même si la notion de voisinage porte souvent l’empreinte de la proximité physique, de la mitoyenneté — pour une part conflictuelle —, les espaces contemporains définissent des voisinages par connexion, capable de «sauter une case». Ou, à l’inverse, certaines situations démontrent une absence de voisinage fonctionnel alors même que deux espaces se touchent «physiquement». C’est, pour ne prendre qu’un exemple, le cas assez fréquent des «quartiers en difficultés» de certaines villes de banlieues des grandes agglomérations, où la proximité physique avec un centre métropolitain ne signifie aucunement une communauté de destin entre voisins.

La notion de voisinage se rapproche dès lors de celle d’énergie dès lors que l’on se focalise sur les logiques de mise en relation, de mouvement, d’attraction et de répulsion.

Environnements et voisinages sont ainsi deux manières de voir l’espace, qui ne s’excluent pas l’une l’autre mais en donnent des lectures différentes dont le caractère plus ou moins contradictoire révèle en partie le fonctionnement.

Masses et flux

Le couple masse/flux est plus courant dans la littérature géographique que ne l’est celui de masse et d’énergie. Peut-être est-ce là l’empreinte de la matérialité dans la théorie géographique, les flux pouvant souvent s’observer dans le déplacement d’objets matériels ou la mise en place d’infrastructures matérielles de mobilité ou de télécommunication.

Derrière le couple masse/flux, on trouve les idées  d’inertie et de mouvement. La masse d’un corps mesure son inertie, c’est-à-dire, pour faire simple, sa résistance (théorique) à la mise en mouvement ou au freinage. D’où l’idée d’une forme d’équivalence entre la masse d’un corps et l’énergie qu’il faut déployer pour déplacer.

Dans le cadre de la théorie géographique, la transposition requiert subtilité. Si l’on souhaite mesurer la masse d’une ville, son «déplacement» est une expression quelque peu ambiguë, quoique poétique. Dans un sens strict, il est néanmoins intéressant de considérer la mobilité des objets urbains en tant que tels, et plus généralement des objets géographiques, pour autant que l’on considèrent ceux-ci non comme leur projection au sol, leur emprise, mais comme des objets sociaux, faits d’acteurs qui adoptent des localisations. Or, si ces acteurs sont doués individuellement de mobilité, qu’en est-il d’un objet géographique qui «fait masse» ?

Empiriquement, le constat à propos des villes est simple : malgré une mobilité non négligeable de leurs habitants (voire plus largement des objets qui les composent à un moment donné), la localisation des villes varie peu, et très peu de villes disparaissent corps et âmes. Les établissements humains à caractère urbain sont durables. Et on peut même ajouter que les déplacements de villes semblent d’autant moins probables que les villes sont importantes (en population par exemple). Leur importance relative varie en revanche beaucoup, le plus souvent en fonction de logiques de mise en relation des territoires, et des changements dans la nature de ces relations et dans leurs moyens.

Si la masse mesure l’inertie, alors la masse d’une ville assure en s’accroissant la stabilité de sa localisation.

Mais, remarquons aussi que la mobilité des acteurs urbains paraît d’autant plus importante que les villes sont importantes. Les pratiques de mobilité des habitant des grandes métropoles sont beaucoup plus variées, intenses, nombreuses que celles des habitants de petites bourgades. Si ce constat a une valeur générale, alors, pour reprendre l’articulation masse/énergie, on peut dire que les masses urbaines les plus importantes sont également celles qui sont les plus concernées par les logiques spatiales de flux.

On peut aller assez loin dans ce sens, jusqu’à évoquer le fait que la masse des objets géographiques est très nettement dissociable de la présence d’individus spécifiques dans un lieu, et qu’elle peut n’être que le résultat de flux permanents qui renouvellent une «présence» dans ce lieu, même si ce ne sont jamais les mêmes «habitants». C’est par exemple le cas du tourisme. La massivité des lieux touristiques procède de la présence d’individus toujours différents, et donc du touriste comme habitant générique (commodité de langage qui ne doit pas masquer la diversité qu’elle résume). Mieux : les lieux touristiques les plus massifs semblent être ceux qui ne connaissent que peu de saisonnalité, ce qui est souvent le fait de lieux qui n’accueillent pas des «habitués» — propriétaires de résidence secondaire par exemple — mais sans cesse de nouveaux visiteurs. On a donc dans ce cas une masse qui est d’autant plus importante est stable qu’elle dépend de flux.

Pour en revenir aux cartogrammes, ce qui fait «techniquement» masse dans l’anticartogramme, ce ne sont pas les villes, mais les déserts. Les entités spatiales sont d’autant plus grosses que leur population est faible, et inversement. La sémiologie cartographique particulière de l’anticartogramme a ainsi pour effet de figurer la masse par le biais d’une sorte d’accentuation des différences de densité. Les objets massifs au sens classique du terme — les villes —, voient leur superficie réduite sur la carte, comme si on figurait directement l’idée d’un point de haute densité, ce qu’est au fond la ville. À l’inverse, les espace ruraux s’étendent sur de grandes surfaces sur la carte, semblent se répandre, s’étaler, donnant ainsi l’impression de dilution et des basses densités qui les caractérisent. Dit autrement, on peut imaginer que l’anticartogramme résulte de la déformation d’un espace «de départ» qui aurait une densité uniforme (la même en tout point) : là où les habitants sont proches les un des autres, dans les villes, l’espace se contracte pour figurer cette proximité ; là où les habitants sont distants les uns des autres, l’espace se dilate, figurant la distance dans les zone rurale.

Au final, l’image que donne l’anticartogramme est très fortement marquée par la réticularité, articulant les foyers de populations les uns aux autres pour dessiner une sorte de radiographie du peuplement, empreinte, trace, mémoire d’une structuration profonde de l’espace. Ce qui se voit sur l’anticartogramme, ce sont les flux, à proportion de leur consistance et de la netteté de leur tracé, confortant dans leur position les masses urbaines qui font l’armature du peuplement.

Sociétés

L’expression «sociétés d’individus» (Norbert Elias) est un des poncifs de la sociologie contemporaine. Elle désigne, pour faire simple, l’idée, qui est aussi une méthode d’analyse, selon laquelle les sociétés contemporaines tendent à faire de l’individu leur unité de base, sans pour autant que disparaisse des logiques propres à la société dans son ensemble. En filigrane, il faut comprendre la relativisation des logiques communautaires desquelles se libère peu à peu un individu maître et responsable de son destin. Cette notion cadre assez bien avec le monde des masses urbaines.

On pourrait toutefois décaler le prisme social pour  faire apparaître une autre décomposition, que l’on pourrait dire de «l’individu réticulaire» ou de «l’individu relationnel». Idée très abstraite, selon laquelle un individu n’est que l’ensemble non borné de ses relations au monde, relations infinies et décrites en compréhension et non en extension. Une perspective dans laquelle on ne situe pas l’individu en face de la société, dont il serait séparé par des filtres que sont les groupes de différentes natures et échelles, mais qui ne reconnaît en définitive que des relations sociales, dont les entrecroisements définissent des individus. D’une certaine manière, cette approche est au fondement d’études telles que celles de Pierre Lévy à propos de l’intelligence collective par exemple. Et l’on comprend assez bien qu’elle puisse tenir son rôle en face de la société des individus, sur le versant énergétique des dyades conceptuelles.

Dans un autre registre, celui des figures de l’individu, on pourrait opposer le résident, côté masse, à l’habitant, côté énergie. Cette distinction conceptuelle est aujourd’hui assez fréquemment utilisée en géographie fondamentale, même si elle a encore du mal à passer auprès des décideurs locaux, qui valorisent avant tout les résidents comme des électeurs. Ce qui n’est du reste pas sans rapport avec l’efficacité des cartogrammes dans la cartographie électorale. Certaines villes, grandies extrêmement rapidement, sous l’effet d’un afflux migratoire par exemple, on ainsi parfois bien du mal à s’envisager dans l’avenir comme un centre plutôt que comme un «dortoir», c’est-à-dire passer d’une régime de croissance par l’urbanité absolue à un régime de croissance par l’urbanité relative. Une alternative qui se retrouve dans notre tableau dichotomique, dans celle opposant développement par la masse urbaine ou développement par l’énergie, les flux, l’attractivité, l’emploi, le tourisme.

Théories de l’espace

L’exploration des rimes conceptuelles entre cartogramme et anticartogramme trouve un prolongement dans le domaine des théories formelles de l’espace.

Géographie synthétique et géographie analytique

Sans entrer dans un exposé détaillé à ce sujet, il faut au moins évoquer la théorie géographique de Boris Beaude, une géographie analytique qui se distingue et complète la géographie synthétique de Jacques Lévy (cf. infra).

La théorie de Boris Beaude [2008] permet de comprendre les comportements et arbitrages élémentaires des acteurs sociaux du point de vue spatial. Ce que l’on nomme les spatialités. Cette approche s’oppose à l’étude des espaces, c’est-à-dire à des arrangements, étudiés in fine, dont on cherche à déterminer la teneur, la logique spatiale fondamentale, dans une approche synthétique du résultat plutôt que du processus.

Il est tentant d’associer la géographie synthétique aux cartogrammes, d’autant que Jacques Lévy est un des plus fervents utilisateurs des cartogrammes «classiques», leur promoteur également, du moins dans le domaine académique. Les cartogrammes sont en effet un moyen de mettre en évidence ces «objets lourds» (Lévy) et complexes auxquels s’intéresse en priorité la géographie synthétique. Mais leur capacité à montrer les masses urbaines, voire même «l’intérieur» de ces masses, à la figurer comme des objets finis et bornées, s’accompagne aussi d’une certaine cessité vis-à-vis d’autres objets complexes et tout aussi lourds, mais fondamentalement réticulaires, comme les grands espaces migratoires ou les grands espaces télécommunicationnels, internet et le cyberespace en premier lieu. Les trois «modalités de gestion de la distance» de la géographie synthétique de Lévy — la coprésence, la mobilité, et la télécommunication —, sont donc figurées par les cartogrammes soit directement pour la coprésence, soit par leurs effets producteurs de villes pour la mobilité et la télécommunication.

À l’inverse, la géographie analytique de Beaude pourrait être mise en correspondance avec les anticartogrammes, du fait qu’elle s’intéresse avant tout aux arbitrages qui façonnent les spatialités, et donc à des pratiques qui s’incarnent avant tout dans des comportements, et donc des flux, des réseaux, des événements.

Cette opposition reste toutefois plus épistémologique que véritablement théorique. Or, c’est à ce niveau qu'apparaît une dichtotomie fondamentale.

Localisations et communications

La théorie de la géographie analytique de Beaude ne retient que deux modalités principales de gestion de la distance — localisation et communication —, chacune comprenant deux modalités secondaires — densité/diversité et transport/transmission.

Il est tentant de rapprocher les arbitrages de localisation des cartogrammes, et les arbitrages de communication des anticartogrammes. Ce d’autant que, dans la production de lieux (processus d’annulation des distance entre les acteurs sociaux), les premiers concourent à la production des «lieux territoriaux», quand les seconds fabriquent des «lieux réticulaires», selon l’expression forgée par Boris Beaude.

Les cartogrammes montreraient donc en priorité les espaces qui résultent des arbitrages individuels sur la question des choix de localisation. On comprend que le premier d’entre eux est le choix résidentiel, qui donnent l’essentiel de leur consistance spatio-temporelle aux villes. A contrario, les anticartogrammes permettraient de mettre en évidence les espaces qui reposent sur les arbitrages individuels quant à la communication (transport et transmission). Et c’est là une spécificité intéressante : les formes réticulée de l’anticartogramme correspondent en effet à cette idée que les lieux sont en eux-mêmes porteurs à la fois de la logique de localisation et de la logique de communication. Autrement dit qu’une vision globale et intégrée de la réticularité de l’espace ne passe pas nécessairement par une étude des mobilités elles-mêmes, ou des échanges télématiques, mais qu’elle peut aussi se faire directement par les lieux eux-mêmes considérés sous l’angle de la réticularité — c’est l’effet graphique de l’anticartogramme —, ce que Beaude nomme le lieu réticulaire.

Ce système formel binaire «rime» naturellement avec celui que nous avons retenu pour opposer cartogramme et anticartogramme. Mais un tel formalisme suggère une question troublante : le triptyque de la géographie synthétique — coprésence, mobilité et télécommunication — correspondrait-il alors respectivement aux cartogrammes, marqueurs des espaces fondés sur la coprésence, aux anticartogrammes, marqueurs des espaces fondés sur la mobilité — une définition du peuplement ? —, aux cartes euclidiennes, adaptées à la représentation des espaces fondés sur la télécommunication… Conclusion étonnante, quoiqu’assez logique dans une acception rigoureuse et stricte de l’expression «espaces fondés sur la télécommunication», impliquant une individualisation des espaces et une valorisation des localisations «absolues». Dans un monde où la télécommunication dominerait au point de rendre la coprésence et la mobilité accessoires, la centralité serait attachée à chaque individu, où qu’il soit, et même où qu’il aille. Le Monde serait partout, et partout il pourrait être échantillonné en quantité (la masse qui convient) et en qualité (les individus qui conviennent). Une réalité limite, ubiquiste, mais qui permet de mieux penser une fois encore l’articulation entre nos représentations, notre façon de «voir» le monde.

Territoire(s) et réseau(x), Isotropies et anisotropies

Le couple territoire/réseau, qui a très fortement structuré la pensée géographique de ces vingt dernières années, trouve naturellement sa place dans l’architecture théorique masse/énergie.

Mais ils est sans doute plus intéressant de «remonter» à la source conceptuelle de l’opposition territoire/réseau, pour échapper au brouillage de son sens par l’omniprésence des réalités matérielles ou quasi-matérielles qui l’incarne. Les mots «territoire» et «réseau» finissent en effet évoquer lus certainement des structures de gouvernance ou de mobilité que les principes fondamentaux de l’organisation spatiale des sociétés qui les sous-tendent.

Au sujet de ces dernier, il vaut donc sans doute mieux parler d’isotropies et d’anisotropies. On parle d’anisotropie pour évoquer l’émergence ou l’imposition de lignes de forces structurant l’espace, au sein duquel la métrique varie selon la direction de la mesure de la distance. Une anisotropie désigne une sorte de «déseuclidianisation» de l’espace selon un certain axe, dans une certaine zone, entre certains lieux. Ce sont ces anisotropies que figure l’anticartogramme, bien plus que des réseaux. Dans la cartographie classique, on tente à l’inverse de cartographier les anisotropies par le biais de la figuration des réseaux, au sens des objets spatiaux, souvent matériels. L’anticartogramme permet quant à lui une représentation «quasi-directe» des anisotropie. Et symétriquement, le cartogramme est une bon outil pour représenter tout aussi directement les isotropies de l’espace, c’est-à-dire les zones au sein desquelles la mesure de la distance se fait selon les mêmes règles dans toutes les directions. Si l’espace urbain n’est pas à proprement parler isotrope, il présente du moins une isotropie relative plus forte que l’espace rural à partir de son centre (centre-ville).

Prégnance et saillance

Enfin, le couple prégnance/saillance, aux racines de la théorie spatiale, n’est bien entendu pas en reste dans le schéma théorique que nous esquissons. En correspondance directe avec ce que nous avons dit à ce sujet au plan de la sémiologie cartographique, on associera la prégnance aux cartogrammes et la saillance aux anticartogrammes.

Autrement dit, ce que montrent bien les cartogrammes, ce sont les effets de prégnance, c’est-à-dire les lieux où les territoires englobent les réseaux, où ces derniers s’inscrivent et arment le territoire avant tout. Là où se créent les territoires, où s’opère préférentiellement la territorialisation. Inversement, les anticartogrammes donnent une bonne image des logiques de saillance, c’est-à-dire quand les effets de réseau débordent des territoires où ils prennent naissance, pour créer de l’interteritorrialité, de l’interurbanité, de l’interdépendance, de la dynamique et de la fluidité.

Urbanité absolue et urbanité relative

Pour conclure cette réflexion sur la théorie spatiale, on peut en explorer une dimension particulière : la dimension urbaine. État donné la taille des espaces cartographiés par nos anticartogramme et la taille des mailles territoriales prises en compte, cette focalisation sur un aspect de la théorie géographique trouve un écho en termes d’images et de représentations et conduit à la conclusion suivante : si les cartogrammes cartographient l’urbanité absolue, autrement dit les «masses urbaines», les anticartogrammes cartographient quant à eux l’urbanité relative.

La relation entre cartogramme et urbanité absolue est triviale, dès lors que l’approximation la plus fréquente de la masse urbaine est la population résidente. Et ce même si cette approche peut être l’objet de nombreuses critiques, et inspirer de nombreuses améliorations.

En revanche, l’idée que l’inverse de la population soit une grandeur à même de figurer l’urbanité relative est sans doute moins intuitive. Pour mieux  comprendre ce rapprochement, il est utile de revenir sur la notion d’urbanité relative.

Urbanité relative situationnelle, urbanité relative relationnelle

La notion d’urbanité relative n’est pas a priori scindable en «situationnelle» et «relationnelle». Elle ne l’est que dans une conception particulière de la géographie dans laquelle il y a un intérieur et un extérieur de l’espace urbain, définissant de l’intra-rubain et de l’interurbain (encore une fois à rapprocher de la dichotomie entre masse et énergie). Ce qui n’est en aucun cas nécessaire, voire souhaitable. Il n’est pas nécessaire de définir a priori des objets urbains pour étudier l’urbanité. Il est en effet bien plus intéressant de mesurer l’urbanité en tout point. Quitte à définir a postériori l’interne et l’externe par rapport à un seuil dans le gradient d’urbanité. En revanche, pour des raisons de pédagogie, il peut être utile de distinguer deux configurations illustratives du concept d’urbanité relative.

La première, celle de l’urbanité relative situationnelle, compare un ensemble urbain formel à son environnement afin de moduler la valeur en termes d’urbanité globale de son urbanité absolue (sa masse). Une commune de banlieue de 10000 habitant noyée dans la nappe urbaine d’une grande agglomération ne présente pas une urbanité relative aussi élevée qu’une ville de 10000 habitant au beau milieu d’un désert. Le cas limite est celui de la station-service du désert australien, qui concentre ce qu’il y a dans ces régions de services urbains. Toute masse urbaine voit donc son degré d’urbanité dépendre de sa taille mais aussi de sa situation.

La seconde configuration, celle de l’urbanité relative relationnelle, évalue, au sein d’un ensemble urbain,  la potentialité réelle de la masse de population, qui est conditionnée par le degré de fractionnement d’une part (les relation intra-urbaines sont rendues difficiles par des frontières ou des obstacles), et par le degré de ségrégation d’autre part (un zonage de zones homogènes accroit mécaniquement les distances entre les différences complémentaires et diminue les possibilités d’interaction). Dans cette configuration, l’urbanité relative module à la baisse l’urbanité absolue en évaluant quelles sont les relations virtuelles au sein de la ville qui ont des chances d’être actualisées. Cela peut se résumer par une formule mathématique théorique : si n est le nombre d’habitants d’une ville (on pourrait généraliser à des actants sociaux), le nombre de relations maximum à un moment donné entre eux est r tel que r = n(n-1)/2, ce qui peut être une mesure de l’urbanité absolue [note 2], sans doute plus pertinente que la population ; alors l’urbanité relative introduit un facteur k (0≤k≤1) de réduction de l’urbanité absolue, pour aboutir à une urbanité globale u telle que u = kr, soit u = kn(n-1)/k. En pratique, le facteur k est d’une évaluation difficile mais possible, en tenant compte par exemple des temps de parcours intra-urbains et en mesurant ainsi l’interaccessibilité des lieux urbains en termes de population accessible dans un temps donné à partir de chacun des lieux de la ville. Des travaux de cet ordre ont été mené par l’équipe VillEurope [1999] sur la région parisienne. Pour chacune des commune, ont été identifiées les communes accessibles en transport en commun en 30 minutes ainsi qu’en une heure, puis sommées leurs populations respectives. Pour une commune donnée, ce total représente la population accessible en 30 minutes ou en une heure en transports publics. La cartographie de cet indicateur à l’échelon communal sur l’ensemble de l’Île-de-France donne une image globale des variations d’urbanité au sein de l’agglomération parisienne. Cette même cartographie a par ailleurs été dressée en tenant compte de déplacements en voiture, et des comparaisons internationales ont été menées avec Los Angeles et Tokyo.

L’urbanité relative vu par l’anticartogramme

Quelle que soit la représentation de l’urbanité relative que l’on se donne, il demeure constant que ce concept cherche à prendre en charge un problème théorique précis : l’urbanité d’un lieu n’est pas totalement dissociable de celle de son environnement. S’il est possible d’apprécier l’urbanité d’un lieu d’après le nombre de relations sociales qu’il peut «contenir», ce qui suppose donc de considérer ce lieux comme un territoire, il n’en demeure pas moins que le même lieu peut être considéré comme la partie d’un réseau — réduit géométriquement à un point de ce réseau —, et son urbanité dépend alors étroitement de son insertion dans le réseau en question, et donc de la masse de tout un ensemble d’autres lieux plus ou moins distants.

Cette ambivalence de l’urbanité souligne la difficulté de sa mesure, dès lors que la notion de mesure suppose en général la clôture préalable de l’ensemble à mesurer. Il serait bien évidement possible de mesure l’urbanité globale d’un lieux en mesurant son urbanité absolue dans un premier temps, puis en en retenant qu’une fraction selon un facteur de réduction induit par le principe d’urbanité relative «relationnelle». Parmi les N relations possibles entre habitants d’une ville, seules une fractions de N sont effectives. Mais cette approche, en forçant à définir à priori l’ensemble des relations à prendre en compte, oblige du même coup à définir la ville a priori.

L’approche situationnelle de l’urbanité relative suppose à l’inverse une appréciation de l’urbanité sur la base d’un espace «ouvert». L’anticartogramme peut en un sens être considéré comme une «solution» de cette équation de l’urbanité relative. Certes, il ne s’agit pas d’un chiffre unique, que l’on puisse affecter à un lieu déterminé. Ceci car l’urbanité relative n’est pas inversement proportionnelle à l’urbanité absolue. C’est bien le produit de l’opération cartogrammatique qui, s’appuyant sur l’inverse de la «masse», donne une idée de l’urbanité relative des lieux.

Rendre compte de l’urbanité relative d’un lieu par une carte revient donc à laisser au lecteur la possibilité de sélectionner, par des mouvements de zoom du regard, les différentes environnements pertinents pour évaluer cette urbanité relative. Dans un voisinage proche, sur l’ensemble de la carte, dans une direction privilégiée, le caractère non-séquentiel de la lecture cartographique autorise une richesse de «visualisation» et d’interprétation qu’un chiffre ne pourrait rendre, car il obligerait à fixer une spatialité particulière pour calculer le différentiel d’urbanité entre un lieu et un «reste du monde» figé et univoque. 

Ainsi, l’indicateur d’une grandeur aussi importante que l’urbanité relative d’un lieu pourrait être une carte. Cette «solution» peut sembler frustrante, mais, du point de vue du géographe, n’est-elle pas plutôt rassurante ?

Si cette «solution» peut sembler compliquée, c’est sans doute parce nous ne sommes pas aussi à l’aise que nous le devrions en matière de représentations de la réalité. Trop habitués au chiffre, final et définitif, nous traversons une crise des représentations du savoir, alors même que celui-ci n’existe et ne progresse que par le biais de ses représentations. Or, l’invention de nouvelles représentations, capable de prendre en charge le réel, est avant tout la tâche que s’assigne l’art. C’est sur cette tension entre enquête scientifique et représentation «artistique» que repose par exemple le développement par Bruno Latour d’un enseignement d’une «École des arts politiques» à Sciences Po Paris. La cartographie, parce qu’elle émarge aux arts, parce qu’elle invente de nouvelles représentations du monde, plus ou moins techniques, ouvre ainsi de nouveaux horizons pour rendre sensible de manière synthétique un réel dont la science ne cesse d’explorer et de «construire» la complexité.

Si la cartographie est un art, ce n’est donc pas tant au titre de ses techniques, qui émargent pour partie aux arts graphiques, mais plutôt du fait qu’elle est une de voie du renouvellement des représentations du réel, renouvellement qui est la condition pour que l’on puisse saisir les évolutions et les innovation de la réalité.

 

Tab. 5 • Tableau récapitulatif des principales déclinaisons conceptuelles de la géographie

 

Registre épistémologique

Masses

Énergies

«Core concept»

Population

Peuplement

«Core concept»

Environnements

Voisinages

Objets géographiques classiques

Masses

Flux

Paradigme sociologique

Société d’individus

Individu réticulaire

Figures (données) individuelles

Résidents

Habitants

Géographie analytique (B. Beaude)

Localisation

Communication

Types d’espaces

Territoires

Réseaux

Types de spatialités

Territorialités, territorialisation

Réticularité, réticulation

Fondements spatiaux

Isotropies

Anisotropies

Ontologie

Objets

Événements

Géographie analytique (B. Beaude)

Lieux territorial

Lieux réticulaire

Géographie urbaine

Intra-urbain

Interurbain

Géographie urbaine

Centre-urbain (hyper-, sub-)

Périurbain

Théorie urbaine

Urbanité absolue

Urbanité(s) relative(s)

Études intermétriques

Prégnance

Saillance

Étude des saillances

Horizont

Rhizome

Étude des prégnance

Pays

Network

Type de géographie

Géographie synthétique

Géographie analytique

Type d’objet d’étude

Objets complexes

Comportements élémentaires

Cartographie

Cartogramme

Anticartogramme

Substance (J. Lévy)

Sociétale

Sociale

 

 

Le paradigme du désert

Les considérations théoriques issues de l’analyse des anticartogrammes débouchent sur une réflexion épistémologique sur les orientations de la géographie contemporaine.

Oasis et déserts français

Le «désert français», la «diagonale du vide», et d’autres expressions du même genre ont servi, à différentes époques, pour qualifier ce que l’espace français comptait de trous, de lacunes, d’horizons ouverts, de dilution.

Jacques Lévy, dans un article resté célèbre pour la polémique qu’il a engendré, proposait d’«oser le désert» [1994]. Il fallait comprendre que l’aménagement du territoire en France n’avait rien à gagner à continuer d’élaborer sa doctrine sur l’idée selon laquelle il fallait «occuper» le territoire — une idéologie française —, ne pas céder un pouce de terrain au vide, mais qu’il fallait plutôt opérer une retournement stratégique et prendre acte du fait que la population française était désormais dans sa quasi-totalité urbaine, et que l’aménagement du territoire devait désormais se faire par les villes et pour les villes avant tout, quitte à laisser se creuser les «trous» du territoire. Ce faisant, on parlait de désert. Qu’est-ce à dire ?

Le désert, ce n’est pas un espace vide seulement. C’est un espace parcouru. C’est un espace de pratiques, avant d’être un espace de discours. C’est l’étendue dans laquelle se développe un réseau quasi-pur, un terre de parcours, et non une production discursive qui, telle le territoire, résulte d’une création performative entérinant ou contraignant la territorialisation, c’est-à-dire la fabrication d’une matrice spatiale de l’identification, base des solidarités sociales et de la «conscience» sociétale (le «nous»). L’aménagement du territoire semble passé à côté de cette réalité spatiale que sont les déserts. En fait, dans la conception française de l’aménagement du territoire — on dirait différemment du cas américain —, tout se passe comme si le «désert français» ou la «diagonale du vide» n’était justement que du vide, rien, pas même un espace, pas même de l’espace.

L’anticartogramme prend à contrepied cette conception des choses : le «vide», ce n’est pas rien. Il donne à voir ces grandes anisotropies de l’espace français, faisant de chaque ville un oasis vers lequel se dirigent et d’où partent puis se perdent les traces des parcours aux échelles de temps et d’espaces multiples : à la fois les empreintes du peuplement et celles des navetteurs de notre quotidien.

Un renouvellement de point de vue fait ainsi de la France avant tout un désert humain, pris dans le filet aux mailles inégales d’un système d’oasis urbains interconnecté en un archipel discret. Les axes de peuplement en seraient les routes caravanières, délimitant de part et d’autre de leur tracés petits et grands déserts. On verrai alors sur la carte les mentions suivantes : Grand Désert de Champagne, Grand Désert des Causses, Grands désert des Alpes, Désert de l’Orne…

Géographie contemporaine

Le nécessaire tournant géographique

L’apport de Jacques Lévy dans la révolution paradigmatique de la géographie des 20 dernières années est évident et repose sur une idée simple mais d’une grande puissance épistémologique : le retournement de la problématique géographique qui consiste à poser la question de la distance dans sa réduction avec pour objectif de concentrer et non dans une logique de répartition «égalitaire». Le «tournant géographique» [Lévy, 1999] qui fonde la démarche de J. Lévy n’est ni plus ni moins la contestation radicale d’un axiome d’une géographie «dominante», l’axiome dit de «contradiction chorotaxique» qui postule que deux choses ne peuvent se trouver au même endroit, occuper le même emplacement, partager la même localisation. C’est sur cette base, assimilant géographie et géométrie, que s’est développée la branche de la géographie dite de «l’analyse spatiale» dans les années 80 et 90.

La rupture introduite par J. Lévy rencontre aujourd’hui un certain succès car c’est une approche qui choisit de coller résolument à la réalité d’un monde urbain. Ce qui fait la ville, c’est avant tout l’idée que deux choses peuvent se trouver au même endroit, et que cette colocalisation est même un des fondements de la construction sociale. Voire la dimension spatiale de la sociétalité. Faire société, ce serait donc d’abord et avant tout partager une localisation, et donc créer du lieu. Et force et de constater qu’une telle épistémologie décuple la puissance d’analyse de la géographie, sa capacité à se saisir des enjeux de société contemporains, tout en étendant son «champ de compétence» : tout problème qui présente une dimensions spatiale «significative» est potentiellement un objet d’étude et d’analyse pour la géograhie. Situation qui dans une certaine mesure fait de la géographie une science sociale embrassant encore plus large que la sociologie.

Une géographie contemporaine

Pour autant, on peut se demander si ce n’est pas là une vision qui, en mettant l’accent sur un mécanisme fondamental et ancien de la spatialisation humaine, en ouvrant les yeux sur ce qu’il fallait regarder avant tout pour comprendre les moments historiques, n’a pas laissé de côté certains aspects de la socialisation en les rejetant dans la «négative», comme ceux de la mise à distance.

Dire que la distance est un obstacle à l’interaction  (sociale) est un saut conceptuel qui a pu installer la géographie dans les sciences sociales, en constituant un véritable objet — la distance —, mais qui, ce faisant, semble instaurer une dissymétrie gênante incitant à poser une question : ce paradigme géographique n’est-il pas plus circonstanciel qu’universel ? Autrement-dit, n’a-t-il pas pour objectif avant tout de constituer un nouveau paradigme, contrant l’existant, que de construire d’un même mouvement une théorie stable de la géographie  ?

En un sens, le «tournant géographique» entérine la nécessité d’expliquer l’espace des société par le social, et donc celle de tenir compte de ce qu’est réellement la société. Admettre ainsi que la ville à gagné la partie, et que donc, comprendre le social par le prisme du spatial suppose avant tout de s’intéresser à la ville, à l’urbain, à l’urbanité, et plus généralement à toutes les logiques sociales qui peuvent être interprétée comme des moyens de réduire les distances.

Mais si ce combat épistémologique est gagné, il est peut-être alors nécessaire de se donner à présent des moyens nouveaux pour répondre à) des questions du type : comment la proximité peut-elle devenir de la promiscuité ? Autrement-dit, dans un monde très majoritairement urbain, c’est-à-dire dominé globalement par des mécanisme de rapprochement des acteurs sociaux, pourquoi et comment les acteurs sociaux produisent-ils «volontairement» de la distanciation ? Comment fixent-ils une borne inférieure à la distance qui les sépare les uns des autres dans telle ou telle circonstance ? Ces questions et les questionnements plus généraux auxquelles elles se rattachent ne se satisfont pas de réponses dogmatiques fondés sur une axiomatique géométrique telle que la contradiction chorotaxique, mais sont également laissée en suspend par des approches globales et synthétiques qui s’attachent avant tout à saisir et expliquer les grandes logiques de l’espace social, les plus visibles car les plus matérielles, au risque de rejeter dans l’ordre du défaut, de l’imperfection ou de d’incomplétude, voire de l'aberration logique, stratégique ou même pathologique la géographie des interstices durables, des espaces individuels, des friches, des places publiques, et peut-être aussi, pour une part, des espaces publics, lieux de fluidité mais aussi d’espaces «libres» et de lieux éphémères.

Une géographie équilibrée

Mon propos n’est absolument pas celui d’une critique de l’apport de Jacques Lévy. Il se borne à explorer les voies praticable pour y apporter un complément qui rende plus robuste le paradigme qu’il a ouvert.

Ce point est selon moi essentiel, et son enjeu dépasse largement la discussion de fond : la condition sine qua non pour que les sciences sociales accèdent à un véritable statut de sciences, aussi respectable que l’est la physique à qui nous empruntions plus haut, c’est qu’elle entre dans un schéma d’évolution à dominante cumulative, construisant des paradigmes durables que l’on cherche à épuiser (modèle désormais classique forgé par Thomas Kuhn dans La Structure des révolutions scientifiques), plutôt que l’actuelle pratique dominante du couplage carrière-paradigme : un homme, un paradigme. Mon soucis est donc ici d’ajouter du contenu compatible à une théorie issue d’une bifurcation engagée par J. Lévy au milieu des années 70 [Lévy 1975, 1994a] . Et de réduire à un minimum ce qui n’est pas compatible. D’une certaine manière, tant que ces éléments incompatibles ne forment pas une masse cohérente susceptible de supplanter la théorie à laquelle nous ajoutons et de composer un autre paradigme, ces éléments doivent être gardés en réserve de la science, ou pour d’autres projets cognitif — comme c’est le cas de nos travaux sur l’intelligence spatiale ou la stratégie spatiale.

C’est dans cet esprit que j’évoque ici un rééquilibrage de la géographie, pour doubler la perspective et inciter à forger les outils d’une compréhension de certains aspects du monde qui sont en développement, et qu’il est de moins en moins raisonnable de traiter en résidus ou marge d’une géographie «main stream» du territoire.

Un équilibre qui suppose par définition une relation. Il ne s’agit donc pas non plus de développer une énième géographie des réseaux — pour le dire vite —, mais de faire du réseau une entrée légitime dans les questions spatiales, tout autant que l’est l’entrée par les territoires.

Cette idée simple, presque banale, n’avait que peu de chance d’être mise en œuvre tant que la cartographie, fondamentalement euclidienne et favorisant la territorialité, ne développait pas des techniques à même de montrer les espaces non euclidiens complexes. Car c’est souvent à partir de la carte que l’on pense, la carte étant un stimulant empirique pour la réflexion générale sur l’espace.

Avec les cartogrammes, on dispose d’un système de déverrouillage de cet aiguillon intellectuel qu’est la carte. Avec l’anticartogramme, on complète ce dispositif de stimulation.

Une géographie d’avenir

Au-delà de la critique épistémologique «à usage interne», il y a des arguments plus forts pour s’intéresser plus et mieux à la question de la production des écarts.

Si Jacques Lévy a vu ce qui n’allait pas dans la géographie qu’il a critiquée, on peut refaire jouer sa posture pour aller plus loin et faire émerger une nouvelle orientation paradigmatique. Car à bien y regarder, dans un monde majoritairement urbain, dont les villes croissent et se densifient bien plus qu’elles ne s’étendent — comme elles l’ont toujours fait, du reste —, un monde dans lequel la ville a toujours été la solution pragmatique et pratiquée pour maximiser les interactions sociales multisensorielles au contact (Lévy), mais un monde également de plus en plus mobile, circulant, communicant, incluant les télécommunication, un monde de tourisme et de migrations, un monde qui, du point de vue urbain, s’interroge sur son avenir au travers de celui des grands réservoirs de Nature, des patrimoines biophysiques, et peu ou prou d’espaces immenses et vides d’hommes, il n’est pas absurde de s’interroger sur l’opportunité de déplacer le questionnement vers une position moins urbanocentrée, ou du moins faisant une place plus large à la manière dont les sociétés produisent et gèrent leurs vides.

Mais cette interrogation n’est peut-être pas si prospective qu’elle en a l’air. Elle peut se porter par exemple sur l’idéologie du territoire en France, qui a horreur du «vide». Sur les questions d’aménagement du territoire qui en découlent, et bien entendu sur le maintient du peuplement en «zones rurales». Et au-delà, c’est aussi la question opposée de l’idéologie écologique née d’une réflexion sur les grands espaces nord-américain au 19e siècle qu’interroge cette géographie plus équilibrée, ne traitant pas uniquement l’écart comme un résidu, celui de localisations contraintes et d’optimisations urbaines consécutives.

De la mise à distance à la mise en distances

Il n’est sans doute pas épistémologiquement utile ni scientifiquement pertinent de «retourner» une fois de plus la géographie, pour n’en faire qu’une science de la mise à distance. Ce serait sans doute l’inscrire dans une vision de la société par laquelle la sociabilité est une contrainte nécessaire qu’il s’agit de réduire à des stratégies d’acteurs utilitaristes. Les villes ne sont pas ce qui reste quand on a tout essayé pour vivre ensemble. En revanche, l’idée que la géographie peut être mieux comprise en combinant la perspective urbaine — traditionnellement matérialiste — d’une part et la perspective des «déserts» ou des «relations immatérielles», celle des masses et celles des flux, à parts égales, est sans doute encore celle qui peut inciter ceux qui développent une intelligence spatiale des sociétés à développer une théorie plus forte, donnant un statut respectable aux vides, objets positifs et utiles de nos espaces. Une science de la mise en distance, donc.

Une géographie des dynamiques contemporaines

En revanche, si la géographie ne peut se résumer à l’étude de la façon dont les hommes s’évitent, la façon dont ils produisent du vide, autrement dit du «rien quelque part», est probablement un clé de compréhension majeure du fait social. Mais il faut comprendre alors que ce que l’on saisit comme des vides, habitués que nous sommes à ne regarder que les objets massifs, immobiles et nettement localisés, peut être considéré autrement, comme des espaces de flux, des lieux de parcours. Plus encore, ces espaces ont ceci d’intéressant qu’ils sont les plus fluctuants, les moins stables — a contrario des villes —, et leur étude permet de toucher en temps réel à la dynamique sociale qui les produit. Cela est vrai des espaces périurbains, au sens le plus large du terme, c’est-à-dire jusqu’au zones «rurales», et aux «campagnes» des sociétés les plus développées.

Une géographie des énergies

L’analogie que nous avons faites avec la physique, même si elle n’autorise pas l’import sauvage de concepts des sciences dures dans les sciences sociales sans précaution, a au moins l’avantage d’imager l’alternative géographique que nous avons décortiquée.

D’une certaine manière, il faut se débarrasser d’une naïveté, qui consisterait à penser que l’on a découvert ici une convergence entre sciences dures et sciences sociales. C’est bien sûr l’inverse : nous n’avons qu’appliqué la structure d’une théorie à un champ disciplinaire. Et le mouvement opposé pourrait être imaginé, quand les sciences dures importeront dans leur domaine des concepts de sciences sociales.

Il n’empêche que l’analogie physique est séduisante. L’idée qu’il existe une face cachée de la géographie, un «côté obscure de la force», qui serait une géographie des énergies, des mouvements, encore plus que des flux, une géographie du temporaire, de l’éphémère, de l’entretien des permanences plus que des permanences elles-mêmes, de l’Antimonde, pour reprendre notre «accroche», et que ce continent (du savoir) reste encore largement inexploré, et que pour cela il nous reste à bâtir les véhicules pour le parcourir, cette idée-là est assurément stimulante.

Une géographie centrée sur la réticularité

De là il est assez aisé de franchir un pas épistémologique, qui consiste à affirmer l’importance de la réticularité, de l’anisotropie, du réseau et de l’archipel dans l’étude géographique, et ce à part égale des approches territoriales, auxquelles se sont trop souvent jusqu’ici réduits les travaux des géographes. Il est en effet encore assez difficile de défendre devant un jury de thèse en géographie qu’Internet est un terrain à part entière, comme en a pourtant fait la démonstration Boris Beaude dans le cadre de sa propre thèse de doctorat [note 3]. Des thèses d’épistémologie de la géographie comme celle de Yann Calbérac [2010] contribuent justement à rééquilibrer la géographie en redonnant sont juste poids au réseau face au territoire.

Carte 13

Ainsi, il est aujourd’hui légitime de considérer que le territoire peut n’être considéré que comme la stabilisation et l’induration représentationnelle (politique, idéelle, normative, performative) d’un enchevêtrement réticulaire extrêmement dense. L’image qu’avait produite l’équipe du Projet Cartogram [VillEurope, 2002] pour la France en donne une bonne illustration [Carte 13]. Cette façon de considérer les choses, par l’entrée réaliste des pratiques, leur somme et leur combinaison composant des territoires «à géographie variable», est tout aussi légitime que son complément «idéaliste», qui voit dans les réseaux des manières «d’armer», d'innerver et de relier des territoires donnés a priori (sur la base de raisons objectives valables). Le territoire comme produit des réseaux plutôt que les réseaux outils de la territorialité, donc. Dit en termes théoriques : le rééquilibage du couple prégnance/saillance au profit de ce qui fait saillie.

Cartes

Les cartes réalisées pour ce article le sont sur la base des données démographiques les plus récentes mise à disposition par les institut statistiques des pays concernés.

Annexes

Bibliographie

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BEAUDE Boris, 2008, Éléments pour une géographie du lieu réticulaire. Avoir lieu, aujourd’hui. Thèse de Doctorat de Géographie, Université Paris I - Panthéon Sorbonne, 573 p.

CALBÉRAC Yann, 2010, Terrains de géographes, géographes de terrain. Communauté et imaginaire disciplinaires au miroir des pratiques de terrain des géographes français du XXe siècle. Thèse de doctorat de Géographie, Université Lumière Lyon 2, 392 p. • http://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00551481/fr/

CHAVINIER Elsa et LÉVY Jacques, 2009, «Minarets : malaise dans l’alteridentité.», EspacesTemps.net, Mensuelles, 10.12.2009 • http://espacestemps.net/document7961.html

LE BRAS Hervé (collab. LABBÉ Morgane), 1993, La planète au village, DATAR / Éditions de l’Aube, 222 p.

LE BRAS Hervé, 2002, "Population", L’adieu au masses. Démographie et politique, Éditions de l'Aube, 91 p.

LÉVY Jacques, 1975, «Pour une géographie scientifique», Espaces Temps, n° 1, pp. 53-65.

LÉVY Jacques, 1994a, L'espace légitime. Sur la dimension géographique de la fonction politique. Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 442 p.

LÉVY Jacques, 1994b, «Oser le désert ? Des pays sans paysans», in Les nouveaux espaces ruraux, Sciences Humaines, n°4 hors série, p. 6-9. • http://sciences-po.macrocosme.net/lectures/LevyOserDesert.pdf

LÉVY Jacques, 1999, Le tournant géographique. Penser l'espace pour lire le monde. Paris, Belin, 399 p.

VILLEUROPE, 1999, Métroparis, Rapport de recherche pour le compte de la RATP/Département du Développement, Mission Prospectve et du PIR Villes/CNRS, 317 p.

VILLEUROPE, 2002, Jeu de cartes, nouvelle donne. Cartographier aujourd’hui les espaces d’aujourd’hui. Projet CartogrAm. Programme Programme de recherche réalisé avec le soutien de la Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale (DATAR).

Résumé

Cet article propose un réflexion multidimensionnelle sur le concept d’urbanité relative. Il se fonde sur la présentation et l’analyse détaillée d’une innovation cartographique, l’anticartogramme, c’est-à-dire un cartogramme dont l’anamorphose est calculée sur l’inverse mathématique de la population. La thèse centrale de l’article est ainsi que l’anticartogramme est une représentation de l’urbanité relative, quant le cartogramme «classique» (en fonction de la population) donne une image de l’urbanité absolue. les deux première parties sont consacrées à la présentation de deux anticartogrammes, celui de la France au niveau communal et celui des États-Unis au niveau des comtés, au plan de leur principe de construction d’une part, et de leur traitement cartographique formel d’autre part. La troisième partie élargit la perspective au plan théorique en proposant, sur la base des analyses précédentes, des éléments pour construire une théorie générale de la géographie, articulant les deux grandes approches théoriques de la géographie que sont la géographie analytique et la géographie synthétique. Enfin, la dernière partie situe l’ensemble du propos dans la dynamique épistémologique des sciences et technologies de l’espace des sociétés.

Remerciements

Mes plus vifs remerciements vont à Karine Hurel, qui m’a aidé à fabriquer les anticartogrammes et qui a accepté de les introduire, de les utiliser et de les promouvoir dans les cercles de réflexion sur l’aménagement du territoire en France, notamment dans le cadre de la démarche de prospective Territoires2040 engagée par la Datar en 2010. 

Je suis également redevable à Marc Dumont de m'avoir donné la réplique dans les nombreux échanges de vive voix et épistolaires lors desquels nous avons abordé les points centraux de la pensée géographique, ce qui m'a permis de tester mes hypothèses et affermir les grandes lignes de mon propos théorique.

Notes

1 Nous ne rentrons pas ici dans les détails de l’analogie entre géographie et physique, car les nombreuses et très différentes théories de la physique mobilisent des notions de masse trop complexes pour être utiles ici et en première analyse. En particulier, dans le cadre de la théorie de la relativité restreinte, il n’y a pas d’équivalence exacte entre la masse et la quantité de matière, et la masse (inerte) est considérée comme une forme d’énergie. La notion de masse en relativité générale fait appel pour sa part à d’autres notions qui compliquent encore sa définition. Quant à la physique quantique, pour faire simple — si possible —, elle prévoit la validation expérimentale prochaine de la pertinence conceptuelle (l'existence, pour faire court) d’une particule dont la fonction serait de donner sa masse aux autres : le boson de Higgs. La théorie des cordes, révolutionnaire car elle permettrait d’unifier les théories de la relativité générale et de la mécanique quantique, incompatibles entre elles, conclue à une possible différence entre la masse «inerte» (l’inertie, en quelque sorte), et la masse «grave» (celle que l’on peut mesurer par l’intermédiaire du poids par exemple et qui génère la force de gravité), alors que ces deux masses sont considérées comme égales en physique classique. Il n’est pas vraiment utile de détailler ici ce que, de la masse, disent les théories des supercordes ou encore la théorie M, qui, soit dit en passant, envisage un univers à 11 dimensions, dans le meilleur des cas…

2 Cette formule traduit une idée simple : tout nouvel arrivant dans une ville peuplée par n habitants peut potentiellement avoir des interactions avec chacun des n habitants, et donc ajouter n relations au nombre de relations potentielles existant. L’explication mathématique de la formule est toute aussi simple : si l’on dresse un tableau des relations entre les habitants, le plus simple est de construire un tableau à n colonnes et n lignes, chaque habitant «occupant» une ligne et une colonne, chaque case correspondant à une relation entre deux habitants, celui correspondant à la ligne de la case d’une part, et celui correspondant à la colonne de la case d’autre part. Le tableau compte alors un nombre de cases égale à n2, ou n lignes x n colonnes. Toutefois, il n’est pas nécessaire de comptabiliser les cases de la diagonale du tableau, qui figurent chacune la relation d’un habitant avec lui-même ; il faut donc retirer n cases. Soit un nombre total de relations qui vaut n2-n, soit n(n-1). Toutefois, si l’on définit une relation comme l’interaction sociale, alors la relation en x et y est la même que la relation entre y et x. Dans ce cas, le nombre de relations «interactionnelles» est la moitié du nombre de cases moins la diagonale, soit n(n-1)/2.

3 Yann Calbérac cite ainsi le témoignage de Boris Beaude : « Dans mon cas, c’était plus le problème institutionnel. Le problème des outils, il me plaisait : il faisait partie de mon projet, c’est-à-dire de me demander comment peut on appréhender ce type d’espace en géographie ? En revanche, j’ai initialement été confronté à des réactions qui consistaient par exemple à me poser la question de savoir si mon objet de recherche était vraiment de la géographie puisqu’il n’y a pas de terrain : c’était à moi d’insister et d’expliquer en quoi il y avait un terrain et en quoi j’avais plus un espace qu’un terrain. A ce moment, j’étais déjà dans la problématique de ma thèse et c’est finalement ce qui a pris de l’ampleur dans le projet, c’est-à-dire se poser la question de la spatialité d’Internet. C’est en ça que le terrain a été, je pense, une sorte de point de basculement dans ma thèse. C’est quand j’ai assumé de ne plus avoir de territoire mais un espace comme terrain que ma thèse a finalement pris une direction plus radicale, plus en phase avec mon projet initial. Le terrain a effectivement beaucoup joué mais ce qui m’a posé problème, ce n’est pas vraiment le manque d’outils pour le terrain, mais plus le manque de pensée de l’espace dans la discipline et le manque d’adéquation entre une certaine pensée et d’autres, qui faisait que l’idée de parler de cette distinction entre espace et territoire n’était déjà pas évidente dans la discipline. Du coup, dire que j’avais un espace et pas un terrain, ça n’allait pas de soi pour nombre de géographes. » [Calbérac, 2010]

2 commentaires

Écrit par Patrick Poncet le 05/03/2013 à 14:19

Toute carte est un «cartogramme» : complément sur la notion de « cartogramme paramétrique ».

Les cartogrammes sont ces cartes dont le fond semble déformé bizarrement. Bien plus bizarrement que la plus bizarre des projections ne le puisse. Depuis quelques années, les cartogrammes fleurissent, ils sont devenus faciles à produire. Cependant, on les confond encore avec les anamorphoses (cartes dont la déformation elle-même constitue toute l'information), et on entend souvent des critiques sur leur inexactitude, le peu de rigueur des méthodes de déformation - contrairement aux méthodes de projection -, etc... Les cartogrammes en devient un objet mystérieux, ésotérique même pour certains cartographes, et souvent mieux compris hors de leur communauté. Les cartogrammes sont en fait une idée universelle de la cartographie : on accorde plus de place sur la carte aux espaces qui comptent le plus par rapport au sujet traité. Ils n'ont techniquement rien à voir avec les projections, et en sont indépendants. Les cartes classiques en projection équivalente, conservant les superficies, sont ainsi des cartogrammes dont la variable de déformation des entités est la superficie. Une carte classique sous projection conforme, respectant localement les angles (les formes locales), pourrait être ainsi retouchée pour respecter les superficies grâce à un cartogramme. Mais, plus généralement, tout fond de carte peut être déformé par une fonction d'anamorphose selon une variable xn où x est la variable de masse (la population par exemple), et n une puissance positive ou négative. Si n vaut 1, on obtient un fond de cartogramme classique. Si x est la population, ce fond est assez bien adapté pour rendre compte des phénomènes liés à la coprésence, aux concentrations urbaines, pour mettre une loupe sur l'intérieur des villes. Si n est négatif, on obtient un fond d?anticartogramme, c'est-à-dire un cartogramme inverse. Calculé sur l'inverse mathématique de la population par exemple, il est intéressant pour cartographier les phénomènes liés à la circulation, car il produit un fond filamenteux qui souligne les axes du peuplement s'immisçant entre les grands « déserts » humains. Si n vaut zéro, le fond est celui de la carte projetée simple. En un sens, ce fond est le meilleur pour traiter les problématiques de la télécommunication, ou du moins celles qui introduisent des phénomènes d'ubiquité et s'affranchissent de la géographie des populations et de leurs mouvements. Mais ce qu'il faut retenir de l'approche générale des (anti)cartogrammes, c'est que la déformation du fond de carte n'est qu'un moyen, qui ne porte en lui-même aucune information (contrairement aux « anamoprhoses »), et la « qualité » de sa déformation revêt un caractère secondaire. Cette déformation ne sert qu'à une chose : modifier soit les tailles internes (cartogramme), soit les formes internes (anticartogramme) d'une carte pour produire des objets graphiques pertinents au problèmesgéographique représenté, objets que l'utilisation de la couleur et des effets visuels fera ressortir avec plus ou moins de clarté et de netteté.

Écrit par Dominique ANDRIEU le 16/02/2011 à 21:37

Il y a une telle densité que 600 caractères c'est court. Le désert ! Calculer l'inverse d'une population égale à 0 pour les communes martyrs de Verdun, on a mathématiquement.... l'infini! Bref, comme tu le dis, toute production carto est fausse... Rapidement, je pense qu'il s'agit plus d'une représentation de l'anti-population qu'un anti-cartogramme. Ce terme n'atteint peut-être pas la cible que tu vises.Qu'importe, ta démarche donne des résultats assez stupéfiants. Laissons mijoter, il y a matière (ou anti-matière) à développer.

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