L'anticartogramme et ses interprétations

Multi-tasking, simultanéitude : la lutte des tâches !

En simultané

Le monde demain n'est assurément pas celui d'une lutte des places, mais toujours et davantage celui de la lutte des tâches, d'une lutte contre l'assignation des places (des lieux) que l'assignation des tâches aurait comme nécessairement à impliquer. Il faut répondre au défi qu'elle pose ; penser la simultanéitude des espaces urbains est une première piste.

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Aménager, contrôler, réguler l'espace public, cet objet qui, tel un diable en boite, reste toujours aussi insaisissable, reste pourtant toujours une même obsession des institutions publiques, en France.
Après les raves, les regroupements dans les cages d'escalier, voilà venu le tour des happy hours Facebook. Rien de bien nouveau : l'espace reste d'abord du mouvement, ce mouvement moteur et condition d’existence des sociétés, subtile alchimie de distances et jamais réductible à un secteur de place urbaine physique -  il n'y a plus que de policées forces d'intervention pour le penser.
Pourtant c'est en de tous autres lieux (professionnels, éducatifs) que la question brûlante et jamais résolue de l'espace public se pose à nouveau sous sa dimension la plus cruciale : celle de penser et d'aménager les espaces de la fluidité sociale.
Pointons donc de manière éparpillée quelques uns des enjeux spatiaux du multi-tasking dont on sait qu'il est par ailleurs décrié par des conceptions souvent assez conservatrice de l’inventivité humaine. Il y a bientôt cinquante ans, les géographes avaient formulé sous une intéressante formule -  la dissociation ou non-coincidence des espaces de vie - une idée simple correspondant aux mutations en cours qu'ils observaient : on ne travaillait, vivait, s'amusait, circulait, plus sur un seul et même lieu.

Mais on semble encore avoir bien du mal à intégrer que cette redistribution des cartes de l'habiter se soit désormais décalée et venue se lover à l'intérieur même de l'individu et des lieux. Non pas dans une classique « polyfonctionnalité » (des sites), mais plutôt multi-synchronie qui peuvent y être engagées par chaque individus. Il y a de l’habiter polytopique, mais il y a aussi des habiters multi-synchroniques (gérer plusieurs systèmes de distances en simultané).

Deux lieux de la lutte des tâches.

Prenons l'exemple des espaces éducatifs et d'enseignement, domaine dans lequel les collectivités et institutions ont bien du mal, encore, à intégrer l'idée, par exemple, qu'une « salle multimédia » est un concept désuet qui n'a plus aucun, mais alors plus aucun sens. J’ai vu il y a quelques années, la destabilisation profonde des concepteurs, gestionnaires et pédagogues des locaux de ce type aussi bien dans les écoles que les résidences pour jeunes travailleurs, face à l’irruption de l’internet mobile : voilà un exemple illustratif d’une conception in-durable de l’espace habité, d’espace inflexibles dont l’ultime inflexibilité reste davantage celle de leur institutions plus que de leurs murs.

Oui, parce que ce sont bien les enseignants qui dénoncent aussi par ailleurs l'usage des portables en cours  : pourquoi les élève écrivent-ils des SMS en même temps que le cours ? Ils interdisent donc aussi l'utilisation de tout netbook : les élèves sont en cours, pour faire du cours, et rien d'autre que du cours. Il est pourtant très réducteur de considérer ces élèves ou étudiants comme des paresseux dissolus alors même qu'ils sont par ailleurs très exigeants sur la mise à disposition des cours en ligne…On ne s'égarera pas à avancer d’hypothèses malheureuses quant au contenu peut-être par ailleurs soporifique de ces mêmes « cours ».
Non, en réalité, se retrancher derrière cette inflexibilité (et les hypothétiques conséquences perverses sur les capacités de concentration liées au multi-tasking), c'est s'aveugler sur le phénomène essentiel vers lequel ces jeunes les interpellent : ce qu’ils remettent en question, c'est surtout leur assignation à un lieu sur un temps précis pour une tâche spécifique unique, qui leur est insupportable. Certaines universités l'ont compris d'autres non, certaines développent des cours d'une heure voire des séquences  20 minutes maximum, d'autres vivent dans l'ancien régime des 5h de cours non-stop de préférence. Certains enseignants assurent des suivis de travaux dirigés en chat vers 16h ou 21h suivant les semaines, d’autres imposent une assistance obligatoire chaque semaine à des travaux dirigés le lundi matin à 8h moins le quart précise ou le vendredi de 19 à 21h30 en province (en France).
Inutile de détailler la même illustration dans le domaine professionnel où la rédaction de multiples tâches durant une réunion (téléphoner, écrire des mails) est toujours considérée comme une perturbation, un désintérêt massif et rarement comme des activités complémentaires, synchroniques.

Probablement le monde demain n'est assurément pas celui d'une lutte des places, mais toujours et davantage celui de la lutte des tâches, d'une lutte contre l'assignation des places (des lieux) que l'assignation des tâches aurait comme nécessairement à impliquer.

Revenons donc à l'espace public...pourquoi dès lors son existence et sa vitalité se posent-elles à nouveau de manière aussi vive ? Parce que l'intense dispatching des territoires vécus ne se situe plus uniquement au niveau des lieux les uns au regard des autres, mais travaille les lieux de l'intérieur ; le multi-tasking s’y est aussi invité : on veut pouvoir faire ce qu'on veut, où on veut, avec qui on veut, quand on veut mais surtout autant de choses que l’on veut à autant que l’on veut – et le tout, en même temps et en (un) même lieu. Tels ces cadres qui, sur la plage de Lisbonne, pianottent sur leur netbook en visio-conférence professionnelle.

Chaque individu est devenu son propre DJ (et non uniquement son créateur de compilations). Or, cela, tant les institutions publiques que les gestionnaires privés en ont encore trop peur parce qu’ils conçoivent d’abord des sites inertes à grands coups de règles, avant de concevoir (les distances) des individus et d’ajuster leurs distances en lieux.

Simultanéitude, vertu spatiale !

L'espace public rejoue cela, il doit tout permettre, tout en même temps, tout le temps, pour n'importe qui : il est lui-même un « n'importe où » à la différence qu’il l’est à un moment précis. Localisé donc parce qu’auparavant inlocalisable.L’espace public est dès lors de plus en plus, nulle part : il est donc partout où tout peut se passer en même temps. Il est le lieu de la simultanéité, le moment de manifestation de la similitude – un monde commun apparaît – le lieu possible de l’être-ensemble, donc.

La simultanéitude est une vertu spatiale (une puissance, une force) : la capacité d'un lieu à "encaisser le choc" de la du couple simultanéité/similitude, et donc, une option entre deux attitudes : soit la rejetter, soit l'accepter en fabriquant des espaces plus plastiquess, élastiques, flexibles, qui résiste au choc et durent, donc !

Au lieu d’inventer du commun avec les frasque de l’ancien commun (identité nationale) penser les condition de cette simultanéitude, c’est aussi considérer que ce commun a sans cesse à se réinventer, dans la liaison/déliaison, dans la fluidité qui est autant recoupement que différence. La simultanéitude est cette attitude étonnamment politique d’agrégats sociaux qui réinventent, le temps d’un lieu (et souvent pas plus), du commun. Un lien social et politique fluide et pourtant probablement pas moins porteur de pérennité : ce sont les plus grandes rigidités (et fixisme) en matière de lien et de communauté politique, qui ont en réalité été les conceptions les moins durables de la vie politique. Rien de pire qu’une identité politique imposée, conventionnée et non-motivée. Des happy hours en passant par les rassemblement de quartiers ou par les guerrillas garden, on sait par ailleurs la grande défiance entretenue vis-à-vis de toute spontanéité en général (regroupements, rassemblements spontanés…) : cédant à l’émotion, à l’éphémère (comme si l’éphémère était antagonique par définition de la profondeur !) celle-ci est décriée par la froide rationalité de la « raison politique ». Reste à prouver que la raison démocratique ait plus de continuité, de force et de profondeur que la relation de spontanéité sporadique…
Travailler à la simultanéitude, sur la compétence politique des espaces communs, c’est donc aussi entrer, par la question des distances, dans une dimension fondamentale de l’organisation des sociétés. 

Parce qu’une ville inflexible, est aussi une ville morte.

De l'espace public à l'espace du commun ?

Certaines transformations récentes des sociétés urbaines contemporaines occidentales sont très significatives et méritent d'être considérées avec attention. Ce sont elles qui ont en effet inventé la dissociation superficielle entre le public et le privé.

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Cette scission qui s'est produite à la manière d'une "fission" assez massive au 17-18e siècle nous explique notamment le sociologue et philosophe Habermas dont on cite encore les célèbres analyses de la constitution de l'opinion publique/sphère privée.

Plusieurs analystes marxistes et post-marxiste ont insisté de leur côté sur la véritable OPA mise en place par le système d'Etat, autour des "biens publics", "services publics", monopolisant et contrôlant des domaines qu'il se réserve, s'imposant une légitimité de gestionnaire de l'intérêt public/intérêt général et n'esquissant au bout du compte, au fond, qu'une concurrence entre "capitalisme d'Etat" et "capitalisme d'entreprise", notamment. 

Cette dissociation complètement artificielle, véritable lutte reproduite qui, au troisième degré, a produit des formes de corporatisme qui en sont une des formes de reproduction les plus vives, a conduit de manière assez systématique à penser ces deux termes de manière opposée : le public, c'est le bien, l'intérêt de tous, le privé, c'est le mauvais, l'individuel masqué éventuellement sous une forme collective, en tout cas soumis aux pires instinct de l'appropriation, du profit personnel etc. 

Pourtant, on le constate, elle a de plus en plus tendance à s'estomper. 

Bien sûr, nombre d'analystes refusent de le voir, ne cessant de brandir le public comme une fiction creuse, qui n'a plus de sens, mais qu'il importe coûte que coûte de sanctuariser. Au lieu de saisir l'espace public, par exemple, comme une forme historiquement située mais désormais périmée dans la plupart des traits qu'on lui connaissait, il s'en font plus que jamais les défenseurs, au nom d'une sublimation de la convivialité perdue, de l'âge d'or de l'agora etc. (Françoise Choay, Thierry Paquot) , scotomisant (c’est-à-dire rejetant dès qu'ils l'aperçoivent) les nouvelles formes hybrides (co-présence virtuelles, abords de centres commerciaux....). Le très puissant analyste François Ascher expliquait, on l'a trop vite enterré et c'est bien dommage, comment aujourd'hui l'espace public a déserté pour le meilleur plus que pour le pire, les vieux centre-ville historique engoncés dans leur conservatisme, au profit des halls de centres commerciaux (les Halles), de gare, ce sur quoi que le philosophe Bruce Bégout a surenchérit en dégageant l'épaisseur des pratiques investissant les mall et périphéries de Las Vegas, haut-lieux de la puissance privée et de la franchise ! 

Plus récemment, ce vieux problème est venu se rejouer de manière nouvelles derrière la question de la mobilité. Les vélib, d'abord, sont venu réinventer l'idée d'un "bien commun public" de mobilité....géré et produit par un partenaire privé - j'en perd mes repères ! La prolifération des producteurs privés de mobilités publiques ne cesse de s'étendre : des individus eux-mêmes s'auto-organisant en "covoiturage" (transport en commun privé !) aux sociétés gestionnaires qui commencent à organiser sur leur tronçons d'autoroute, des lignes de car concurrentes des lignes de transport en commun public. Tout se brouille, dans le domaine des mobilité. A l'inverse, certains transports en commun, public, se privatisent à grandes vitesse. Certaines lignes TER deviennent contre-productives à certaines heures de pointes, du fait d'être envahis par des "bulles" de mobilités privées : les cyclistes, d'abord à 2-3, maintenant envahissent ces lignes qui offrent le transport du vélo, à 21, 40....Transport public, donc, de mobilités privées. 

Bref, on le voit, dans ces quelques exemples parcourus à l'emporte-pièce, le couple privé/public est devenu incapable d'expliquer ce qui se passe dans certaines sociétés urbaines - le phénomène ici cité dans le cas de la France peut-être lu dans bien d'autres situations. 

Derrière cela, c'est plus largement les différences entre d'autres termes trop souvent relégués au second plan qu'il faut explorer : le lien, en particulier, entre collectif et individuel, mais surtout, la définition même du "commun". Ce commun est une notion très intéressante parce qu'elle nous mène au champ du politique, en faisant abstraction du public comme du privé. La construction du commun est un enjeu majeur de la dimension politique d'une société ; tous peuvent y contribuer d'une manière ou d'une autre, qu'ils soient publics, ou privés, individu ou collectif. Une société d'individu est une société, et non un agrégat fragmenté d'individualités étanches, dès lors qu'elle travaille à composer, articuler de manière fugace ou plus longue, des formes provisoires ou plus stabilisées de "commun" permettante à cette société de se maintenir durablement, 

Dans quelle mesure l'espace public pourrait-il assumer sa métamorphose en espace de construction du commun ? Comment mettre en place et produire de tels espaces, lieux ? Question d'intelligence et de stratégie spatiale...! 

flexurbanity